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  • Publié le : 26 décembre 2010
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La carte et le territoire

Michel Houellebecq


« Le monde est ennuyé de moy, Et moy pareillement de luy. » Charles d'Orléans
JefF Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d'enthousiasme. Assis en face de lui sur un canapé de cuir blanc partielle¬ment recouvert de soieries, un peu tassé sur lui- même, Damien Hirst semblait sur le point d'émettre uneobjection ; son visage était rougeaud, morose. Tous deux étaient vêtus d'un costume noir - celui de Koons, à fines rayures — d'une chemise blanche et d'une cravate noire. Entre les deux hommes, sur la table basse, était posée une corbeille de fruits confits à laquelle ni l'un ni l'autre ne prêtait aucune attention ; Hirst buvait une Budweiser Light.
Derrière eux, une baie vitrée ouvrait sur unpay¬sage d'immeubles élevés qui formaient un enchevê¬trement babylonien de polygones gigantesques, jusqu'aux confins de l'horizon ; la nuit était lumi¬neuse, Fair d'une limpidité absolue. On aurait pu se trouver au Qatar, ou à Dubai ; la décoration de la chambre était en réalité inspirée par une photogra¬phie publicitaire, tirée d'une publication de luxe alle¬mande, de l'hôtel Emirates d'Abu Dhabi.Le front de Jeff Koons était légèrement luisant ; Jed l'estompa à la brosse, se recula de trois pas. Il y avait décidément un problème avec Koons. Hirst était au fond facile à saisir : on pouvait le faire brutal, cynique, genre « je chie sur vous du haut de mon fric » ; on pouvait aussi le faire artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort ; il y avait enfindans son visage quelque chose de sanguin et de lourd, typiquement anglais, qui le rapprochait d'un fan de base d'Arsenal. En somme il y avait différents aspects, mais que l'on pouvait combiner dans le portrait cohérent, représen¬table, d'un artiste britannique typique de sa généra¬tion. Alors que Koons semblait porter en lui quelque chose de double, comme une contradiction insur¬montable entre larouerie ordinaire du technico- commercial et l'exaltation de l'ascète. Cela faisait déjà trois semaines que Jed retouchait l'expression de Koons se levant de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d'enthousiasme comme s'il tentait de convaincre Hirst ; c'était aussi difficile que de peindre un pornographe mormon.
Il avait des photographies de Koons seul, en compagnie de RomanAbramovitch, Madonna, Barack Obama, Bono, Warren Buffett, Bill Gates... Aucune ne parvenait à exprimer quoi que ce soit de la personnalité de Koons, à dépasser cette apparence de vendeur de décapotables Chevrolet qu'il avait choisi d'arborer face au monde, c'était exaspérant, depuis longtemps d'ailleurs les photographes exaspé¬raient Jed, en particulier les graruls photographes, avec leur prétention derévéler dans leurs clichés la vérité de leurs modèles ; ils ne révélaient rien du tout, ils se contentaient de se placer devant vous et de déclen¬cher le moteur de leur appareil pour prendre des cen¬taines de clichés au petit bonheur en poussant des gloussements, et plus tard ils choisissaient les moins mauvais de la série, voilà comment ils procédaient, sans exception, tous ces soi-disant grandsphoto¬graphes, Jed en connaissait quelques-uns personnelle¬ment et n'avait pour eux que mépris, il les considérait tous autant qu'ils étaient comme à peu près aussi créatifs qu'un Photomaton.
Dans la cuisine, quelques pas derrière lui, le chauffe-eau émit une succession de claquements secs. Il se figea, tétanisé. On était déjà le 15 décembre.
Un an auparavant, à peu près à la même date, son chauffe-eauavait émis la même succession de claquements, avant de s'arrêter tout à fait. En quelques heures, la température dans l'atelier était tombée à 3 °C. Il avait réussi à dormir un peu, à s'assoupir plutôt, par brèves périodes. Vers six heures du matin, il avait utilisé les derniers litres du ballon d'eau chaude pour une toilette sommaire, puis s'était préparé un café en attendant l'employé de...
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