Valery vu par thibaudet

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PAUL VALERY PAR ALBERT THIBAUDET 

HIBOUC 2007 
www.hibouc.net

L'œuvre proprement technique, le travail professionnel de la critique,  consistent à établir des « suites » d'écrivains, à composer des familles  d'esprits, à repérer les divers groupes qui se distribuent et s'équilibrent  dans une  littérature.  Evidemment  le  génie  qui  naît, qui  se  produit,  et qui produit, implique d'abord une différence, une rupture avec tout le  reste : condition de son originalité, c'est­à­dire en somme de son être.  Mais l'œuvre une fois née, une fois grandie, une fois imitée, une fois  critiquée,  peut  être  classée  dans une série,  être  pensée  dans  un  ordre  littéraire, dans une famille, avec des ascendants et des descendants. La  critique suppose, développe, révèle cet ordre.  Si  un écrivain  a  jamais  semblé  un  aérolithe  singulier,  tombé  dans  une  langue  et  dans  une  littérature  auxquelles  sa  tournure  d'esprit,  de  parole,  de  syntaxe  semblait,  au  premier  abord,  étrangère,  c'est  bien  Mallarmé. 

Calme bloc ici­bas chu du désastre obscur. 
Et  pourtant,  quand  j'ai  écrit  un  gros  livre  sur  Mallarmé,  je  pensais  moins  l'étudier  en lui­même  qu'en  fonction  de  cet  être  réel,  de  cette  idée  dynamique  qu'est  la  littérature  française.  Il  m'intéressait  moins  comme  individu  que  comme  pointe  extrême  de  la  poésie  française  dans une de ses directions de logique et de vie. La page sur laquelle il  avait pensé et travaillé, espéré et désespéré, triomphé et souffert, elle  me  paraissait  bien  une  des  pages  utiles et  normales  d'une  littérature.  La valeur d'une de ces pages, d'un de ces écrivains, se prouve par son  contexte,  par  la  page  suivante  qu'elle  comporte,  par  la  phrase  qui  répond  ailleurs,  comme  dans  un  dialogue  indéfini,  à  l'interrogation  qu'elle avait formulée.  L'œuvre  de  Paul  Valéry  contribue  aujourd'hui  à  nous  prouver l'existence de ce dialogue. La question qu'avait posée Mallarmé n'était  pas une question vaine, puisque la voici reprise par un génie original,  par  une  autre  voix  et  sur  un  autre  registre  spirituel.  A  la  page  que  Mallarmé  avait  écrite  sur  ces  frontières  de  la  littérature,  sur  ces 1 

feuilles extrêmes venues de l'arbre dodonéen, d'autres pages s'ajoutent, qui forment avec elles une tradition littéraire, pure d'ailleurs de toute  école, et fondée non sur la communauté d'une solution, mais sur une  analogie de problème. Quel problème ? Nous verrons ses termes sortir  peu à peu de l'ombre, l'un après l'autre, en sortir pour y rentrer, dans  ces  jeux  de  lumière  dont  il  ne  faut  d'abord  rien  faire  qu'en  éprouver  patiemment et voluptueusement la suite.  *  *      * Il est entendu que Valéry, comme Mallarmé, est un poète, un grand  poète.  Dans  le  monde  de  la  littérature  pure  (peut­être  aussi  restreint  que  celui  des  mathématiques  supérieures)  chacun  de  ses  poèmes,  depuis  la  Jeune  Parque,  a  été  salué  comme  un  événement.  Nous  sommes  loin  de  la  raillerie  qui  environnait  Mallarmé.  Un  prestige  singulier avait d'ailleurs éclairé cet intervalle de près de vingt ans, qui  sépare, chez  Valéry,  ses  poèmes  nouveaux  de  ses  vers  anciens.  On  imagine  volontiers  entre  les  uns  et  les  autres  une  puissance  incomparable de recueillement et de méditation : ainsi, devant la fon­  taine qui ramène au jour les eaux des plateaux de Vaucluse, on évoque  ces  grottes  inaccessibles  qui  sillonnent  le  calcaire,  et dont  l'obscurité  inhumaine  garde  bien  plus  de merveilles  qu'il  n'en  paraît  au  soleil  entre le rocher et le figuier. Les meilleurs esprits réalisent Valéry en ce  mot, prononcé avec toute la ferveur et toute la plénitude qu'il appelle  du cœur : le Poète.  Effet, en partie, d'imagination. Que Valéry soit un grand poète, nous  le  savons,  et  nous  le  saurons  peut­être,  tout  à  l'heure,  encore  mieux. ...
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