Vaut-il mieux changer nos desirs plutot que l'ordre du monde ?

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  • Publié le : 13 décembre 2011
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Le joueur qui regarde fébrile le mouvement des dés sait que la réalisation de son désir ne dépend pas de lui. Aussi qui veut être toujours satisfait doit certainement préférer changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde. Tel était le sens de la seconde maxime de la morale provisoire de Descartes dans la troisième partie de son Discours de la méthode.
Toutefois, une telle attitude présupposede limiter nos désirs. Dès lors, cela n’implique-t-il pas de s’empêcher de les réaliser puisqu’à la limite on pourrait aller jusqu’à vouloir les supprimer ? N’est-il pas préférable de tenter de les réaliser, condition minimale pour qu’ils soient satisfaits ?
Dès lors, vaut-il mieux changer nos désirs que l’ordre du monde ou au contraire ne faut-il pas tenter de réaliser nos désirs quoiqu’il arrive?

Dans un premier temps, préferer changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde peut être en effet conçu comme la manifestation de l’impuissance. On pense que le monde a un ordre qui ne dépend pas de nous. Or, dépendent de nous nos désirs non pas en tant que désirs mais en tant qu’ils visent certains objets et appartiennent donc à nos pensées. On peut alors modifier nos désirs pour faire ensorte qu’ils soient toujours satisfaits. Il faut vouloir ce qui arrive comme cela arrive et non que ce qu’on veut arrive comme on le veut prescrivait Épictète dans son Manuel à qui voulait être toujours satisfait. Il présupposait ainsi que l’ordre du monde, c’est-à-dire le fait que tous les faits sont liés nécessairement et surtout indépendamment de nous, était un obstacle à nos désirs en tantqu’il existe indépendamment d’eux. Or, comment l’ordre du monde peut-il faire obstacle à nos désirs ?
S’il s’agit des choses elles-mêmes, il est possible de les modifier par l’activité humaine. Disons donc avec Hegel dans sa Propédeutique philosophique que par le travail il est possible de donner une forme objective à nos buts, quels qu’ils soient. En effet, il n’est rien d’autre que la modificationdes choses pour leur donner une forme utile ou considérée comme telle. Déjà dans le fameux chœur de son Antigone, Sophocle (495-406 av. J.-C.) faisait remarquer que l’homme est un vivant terrible à cause de ses capacités techniques. Si les choses n’offrent pas une résistance absolue, si l’ordre du monde est le même pour le marin qui conduit son bateau et pour celui qui échoue, dès lors il n’y a pasde raison de préférer nos désirs à l’ordre du monde. Un ordre du monde qui s’impose quoi qu’on fasse, c’est la fatalité, dont Alain disait que le marin se moque dans un de ses Propos sur le bonheur (XXII La fatalité). Mais l’obstacle n’est-il pas autrui ?
En effet, fait partie de l’ordre du monde l’ordre social. Quelle que soit la société, il lui faut des obligations. Certaines sont universellescomme la prohibition du meurtre entre les membres du groupe ou la prohibition de l’inceste au sens large d’une interdiction de certaines femmes comme Claude Lévi-Strauss (né en 1908) l’a montré dans Les structures élémentaires de la parenté (1949). Dès lors, il paraît nécessaire de changer nos désirs lorsqu’il porte sur les interdits sociaux. Toutefois, on pourrait arguer avec le sophisteThrasymaque du livre I de La République de Platon que cette limitation ne concerne que les faibles. Ceux qui sont capables de prendre et de conserver le pouvoir peuvent faire tout ce qu’ils désirent. Mieux, ils sont d’autant plus capables que le pouvoir consiste à faire faire aux autres. Ainsi le tyran accompli est-il capable de plier l’ordre du monde à ses désirs. C’est ce que le frère de Platon,Glaucon, un des personnages de La République, illustre dans le livre II avec le récit de l’ancêtre de Gygès le Lydien. Simple berger, il trouve un jour sur un cadavre qu’il a profané un anneau magique qui le rend invisible, il séduit la reine, prend le pouvoir et dès lors réalise sans partage tous ses désirs. La fiction montre que si les hommes admettent qu’ils doivent plutôt changer leurs désirs...
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