Voltaire

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  • Publié le : 26 avril 2010
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Dans un dossier du Monde consacré à Voltaire et à Rousseau, Roland Barthes écrit : « Voltaire part du futile, le maintient par la simple poussée de l’anecdote, mais chemin faisant prend en écharpe tout le sérieux du monde : l’histoire, les idées, les civilisations, les crimes, les rites, la mauvaise foi, bref tout ce tumulte dans quoi nous nous débattons encore. [...] Ne voyons-nous pas que cesont tout de même les œuvres de fiction, si médiocres soient-elles artistiquement, qui ébranlent le mieux le sentiment politique ? » (Roland Barthes, « D’eux à nous », Le Monde, 7 avril 1978, Œuvres complètes, Seuil, 1995, t.3, p. 822.)
    Dans quelle mesure ces propos vous paraissent-ils rendre compte de la stratégie et de la poétique du Dictionnaire philosophique ?

I. La « prise en écharpe »du réel : analyse d’un mécanisme poétique

    Broussin connaissait et exécutait admirablement la recette de la sauce Robert, qui mêle moutarde, vinaigre et oignons. Une épigramme à ce sujet ouvre l’article CREDO du Dictionnaire philosophique, précédant l’origine et la définition dogmatique du « symbole », qui est le contenu de ce que l’on récite dans le Credo. De là, à travers l’histoire del’évolution et des variations du symbole, se déploie un véritable abrégé de l’histoire des Conciles, auquel Voltaire oppose le credo théiste de l’abbé de Saint-Pierre.
    L’épigramme sur le sujet le plus superficiel et le plus mince a ainsi été le prétexte à un passage en revue des questions les plus graves, qui constituent l’objet du Dictionnaire philosophique et l’enjeu du combat voltairiencontre l’infâme. Ce renversement au fil du texte, mais aussi ce jeu paradoxal entre deux niveaux du discours, d’une part la conversation spirituelle et plaisante, d’autre part l’indignation, la révolte et l’engagement militant font dire à Roland Barthes, dans un dossier du Monde, que « Voltaire part du futile, le maintient par la simple poussée de l’ancedote, mais chemin faisant prend en écharpe toutle sérieux du monde : l’histoire, les idées, les civilisations, les crimes, les rites, la mauvaise foi, bref tout ce tumulte dans quoi nous nous débattons encore. » Et Barthes d’ajouter : « Ne voyons-nous pas que ce sont tout de même les œuvres de fiction, si médiocres soient-elles artistiquement, qui ébranlent le mieux le sentiment politique ? »
    Au paradoxe poétique, qui ordonne l’écriturede l’article autour d’un renversement du futile au sérieux, du trait anecdotique au déploiement des problèmes du monde, Barthes superpose un paradoxe stratégique : le Dictionnaire philosophique n’est pas une fiction mais un dispositif qui manipule des fictions (bibliques, exotiques, mondaines) et n’hésite pas lui-même à décrier leur médiocrité. Médiocres et futiles, ce sont pourtant ces fictionsqui accomplissent avec la meilleure efficacité l’ébranlement du lecteur, et la cristallisation en lui, par le plaisir du texte, d’une conscience politique.
    Nous étdudierons pour commencer le mécanisme textuel de la « prise en écharpe » : comment Voltaire renverse le futile qui lui a servi d’accroche et, par lui, aborde tout le sérieux du monde.
    Nous nous demanderons dans un second tempsquels sont les enjeux de cette « prise en écharpe » : si l’on cerne vite les contours religieux de la polémique voltairienne, l’appel au « sentiment politique » suggéré par Barthes est a priori plus surprenant.
    C’est pourquoi, dans un troisième temps, nous reviendrons au processus même de la « prise en écharpe » : cette « poussée » de l’anecdote, ce « tumulte » du monde, cet « ébranlement »politique suggèrent tout autre chose qu’une stratégie concertée : un véritable corps pulsionnel de l’écriture voltairienne.
    Les anecdotes fourmillent dans le Dictionnaire philosophique, pour le plus grand plaisir du lecteur. Dans le CATÉCHISME CHINOIS, Voltaire reprend une histoire de Bérose au sujet des discussions religieuses des Chaldéens : ils adoraient « un fameux brochet nommé...
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