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  • Publié le : 27 février 2010
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Merleau-Ponty La photographie absente par Jean-Lou Tournay
Né en 1973, Jean-Lou Tournay enseigne la philosophie au lycée d'Issoudun. 2 rue des minimes, 36100 ISSOUDUN, 02.54.03.26.69 jl.tournay@wanadoo.fr

Merleau-Ponty n’a jamais véritablement écrit sur la photographie. Une telle absence peut paraître paradoxale chez un penseur qui interrogea tout au long de son oeuvre le problème de laperception (et en particulier celui de la vision), reprenant sans cesse et à nouveaux frais une méditation par laquelle il espérait pouvoir percer toujours davantage le mystère de notre familiarité avec le monde. On peut dire que tout le travail de Merleau-Ponty visait à « conduire à l’expression » l’être même de cette réalité à laquelle nous appartenons et qui cependant semble s’offrir à nous comme unspectacle1[1]. C’est en cherchant à inventer cette philosophie qui pourrait rendre compte de notre être au monde que Merleau-Ponty va pouvoir instaurer un dialogue avec le monde des arts. La peinture (et en particulier l’œuvre de Cézanne) est sans aucun doute sa référence privilégiée, celle à laquelle il se rapporte sans cesse ; mais de belles pages sont également écrites sur le cinéma et lalittérature, et si la musique tient si peu de place dans son œuvre, c’est parce qu’il juge « évidente » la manière dont cette dernière peut venir illustrer ses propres thèses2[2]. La photographie, quant à elle, demeure absente ; et lorsque d’aventure il lui arrive d’être convoquée, c’est toujours pour être mise en accusation et opposée à ces autres formes d’art qui, elles, savent ouvrir un chemin versle monde vécu. La photographie semble être toujours l’objet d’un soupçon, comme si elle se faisait complice d’une manière de voir le monde ignorant la relation vivante de l’homme à ce monde, comme si elle ne présentait que des images incapables de se laisser habiter par un regard. Les raisons d’un tel discrédit se laissent aisément entrevoir : la musique est avant tout un objet temporel (lamélodie, par exemple, correspond parfaitement à ce que nous appellerons plus loin une forme) et ne peut sombrer dans les travers d’une imitation naïve et stérile de la réalité ; la peinture se joue de la perspective, des couleurs, des formes et contours des objets, en ce sens (et c’est ce que nous tenterons d’expliquer) elle consiste en une exploration du monde vécu ; la littérature peut exprimer le senslatent de certaines situations, non par un discours théorique, mais en attribuant aux mots la tâche de porter à son plus haut degré d’existence ce qui est depuis toujours déjà là3[3] ; enfin, le film cinématographique possède une dimension temporelle qui le rend à même d’exprimer le mouvement propre au monde de la vie4[4]. Rien de tout cela dans la photographie. L’image photographique, figée,échappant au temps, portant la marque d’un mécanisme et non d’un regard vivant, nous met en présence d’une vision qui survolerait le monde plutôt qu’elle ne l’habiterait, qui glisserait sur la réalité sans jamais parvenir à prendre prise. La photographie serait donc l’analogue artistique de ce que Merleau-Ponty appelle les « pensées de survol » – pensées pour lesquelles l’homme est soit face au monde,soit condition de possibilité du monde, mais jamais réellement au monde et encore moins du monde. C’est contre ces pensées de survol que Merleau-Ponty cherche à construire sa propre

1[1] Le visible et l’invisible (VI), p. 18 : « Ce sont les choses elles-mêmes, du fond de leur silence, que [la philosophie] veut conduire à l’expression ». Idem, p. 60 : la philosophie doit porter au langage «notre contact muet avec les choses ». 2[2] Causeries (Cs), p. 58 : « La musique nous fournirait un exemple trop facile et auquel, pour cette raison même, nous ne voulons pas nous arrêter ». 3[3] Sens et non-sens (SNS), p. 34 : « L’œuvre d’un romancier est toujours portée par deux ou trois idées philosophiques. Soit par exemple le Moi et la Liberté chez Stendhal, chez Balzac le mystère de...
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