L'argent

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  • Publié le : 12 octobre 2009
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La philosophie de l'argent de Marx
Le philosophe d’origine polonaise Leszek Kolakowski est décédé le 17 juillet. En 1970 il faisait une conférence à New York sur le thème « Pourquoi avons-nous besoin d'argent ? » (Dont le texte a été reproduit en traduction française dans L'esprit révolutionnaire, publié en 1978 aux Éditions Complexe). Il s'agit d'une critique de l'idée d'un monde sans argentcomme, d'après lui, une illusion dangereuse. Il prétendait que l'existence de l'argent permettait « le droit au libre choix dans la consommation » et « la démocratie politique », et que toute tentative de l'abolir ne pouvait que mener au rationnement et a l'esclavage politique — comme si le seul choix était entre le capitalisme privé et le capitalisme d'État ! Malgré cette argumentation faible, pourne pas dire débile, Kolakowski réussit, dans la première partie de son essai, à faire un exposé assez honnête, dont nous reproduisons des extraits ci-dessous, des idées de Marx sur ce sujet.

Depuis le XVI° siècle, la culture européenne rêve un rêve immortel, le rêve d'un monde sans argent. C'est la nostalgie du retour à un paradis où les choses sont ce qu'elles sont en vertu de leurs qualitésnaturelles et ne peuvent être réduites à une commune mesure quantitative. John Locke écrivit en 1690 dans son Deuxième Essai sur le Gouvernement : « Au commencement, le monde entier était une Amérique... car nulle part on ne connaissait quelque chose comme l'argent. » Cette bienheureuse Amérique sans argent était — pour la plupart des Utopistes, sinon pour Locke lui-même — le Paradis perdu auquell'homme pouvait et devait retourner s'il ne voulait pas perdre son humanité. Cette idée fut reprise, sans grandes modifications, par Rousseau et par les Socialistes du XIXe siècle, par Proudhon, et surtout par Moses Hess, puis enfin par Marx. La philosophie de l'argent de Marx, qui s'est constituée essentiellement sous l'influence de Hess, n'est rien d'autre qu'une nouvelle formulation plusprécise des idées directrices de pratiquement tous les socialistes des trois siècles précédents. Marx réinterprète dans cette perspective d'une manière nouvelle la distinction héritée de Smith et de Ricardo entre la valeur d'usage et la valeur d'échange des marchandises. La valeur d'usage, soit la somme des propriétés physiques qui nous rendent les choses utiles, appartient à la chose elle-même, qu'ils'agisse ou non d'une marchandise échangée sur le marché. La valeur d'échange est une caractéristique qui ne repose ni sur la chose elle-même ni sur ses propriétés physiques, mais apparaît comme rapport social au cours de l'échange de marchandises. La valeur d'échange ne se manifeste qu'au cours de la confrontation des marchandises en tant que rapport mesurable entre les diverses quantités detravail qui ont été nécessaires pour produire les choses en question. ( . . .)

Ce qui caractérise le capitalisme, c'est que l'humanité dépend d'un système d'échange unique (ce qui implique l'existence d'un marché mondial) et surtout que la valeur d'échange a une prépondérance absolue dans le processus de production ; en d'autres termes, la production se rend indépendante des besoins humains. Elle estsubordonnée à l'accumulation de la valeur d'échange comme but en soi. Le capital est un Moloch abstrait poussé par la « faim de loup » insatiable de la plus-value. Il aspire avec un entêtement aveugle à l'accumulation infinie de la plus-value, sans se soucier du type de production. Les différences qualitatives entre les marchandises produites lui sont indifférentes. Les masses de capitauxémigrent sans difficulté d'un domaine de production à un autre, poussées par la soif du profit. L'âme du capital est le besoin d'argent — non le besoin de richesse, mais bien le besoin de la valeur d'échange en soi. L'âme du capital devient l'âme du capitaliste ; celui-ci incarne le capital et devient instrument humain des forces impersonnelles. ( . . .)

Le socialisme abolirait la production...
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