L'homme et l'animal

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  • Publié le : 11 mars 2012
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Ces deux livres renouvellent la question de nos rapport avec l'animalité. Leurs points de vue me semblent éclairer et compléter ce que j'ai pu avancer sur le rôle du cerveau dans l'ouverture au non-biologique (la distanciation). Nous verrons qu'alors que pour Giorgio Agamben, l'homme est tout entier dans son effort de différenciation de l'animalité (L'homme est un animal qui "se reconnaît ne pasl'être" 46), pour Michel Boccara, et sans contredire à ce processus d'arrachement au monde animal, notre humanité y reste profondément ancrée malgré tout, à travers le mythe ou le chant comme vécus qui nous renvoient au temps jadis où nous étions des animaux comme les autres, avant l'apparition d'un langage humain qui nous a rendu sourd au langage des oiseaux comme à la plupart de nos instincts.Nous verrons qu'il faut y voir le retour dans le langage de notre animalité perdue par le langage.

 1. La culture comme négation de la nature
 
Dans son dernier livre Agamben reprend donc la question de notre rapport à notre animalité, non pas comme continuité mais, au contraire, dans l'écart nécessaire à nous constituer comme humains. "Ce n'est pas la conjonction de l'homme et de l'animalqu'il faut penser mais leur séparation" 46. En effet, "l'homme est l'animal qui doit se reconnaître humain pour l'être" 44. Ce qui fait notre humanité c'est la conscience de ce qui nous différencie de l'animal et qu'on peut définir classiquement depuis Pic de la Mirandole par notre "dignité" (qu'Agamben traduit par "rang" et Legendre par "axiome"), c'est-à-dire par une "conscience de soi" qui estliberté et construction de soi. Il ne faut pas considérer cette conscience de soi comme le simple reflet d'une représentation de soi parallèle à la transparence des choses mais tout au contraire comme question, inquiétude, dette, manque de savoir, désir, incomplétude.

Penser c'est "être livré à quelque chose qui se refuse" 100. Henri Laborit définissait lui aussi la pensée comme irritation,manque d'information, angoisse. Conformément à la structure à étages des "trois cerveaux", il faut voir dans la réflexion une "suspension du rapport animal", une inhibition des mécanismes instinctifs (par les neurones dopaminergiques principalement). Pour René Thom; on peut assimiler le monde animal à des "prégnances" biologiques se fixant sur des "saillances" perceptives (souvent chimiques). VonUexküll parle à leur propos de "désinhibiteurs" provoquant une réaction biochimique instinctive. C'est la stupeur de la pulsion animale qu'on peut ressentir dans l'excitation sexuelle aussi bien que mystique mais dont la fonction du cerveau est d'en différer l'accomplissement, inhiber la réaction immédiate pour introduire des données supplémentaires à plus long terme, enjeux sociaux, image de soi, poidsdes paroles et du sens. En parlant d'un mécanisme "d'envoûtement" qui nous domine encore largement, Boris Cyrulnik n'est pas sans évoquer le monde enchanté de l'enfance et du mythe dont la pensée réflexive tente justement de s'extraire. On voit que cette affirmation d'Agamben rencontre de très nombreuses confirmations. La pensée humaine doit toujours surmonter la fascination animale pour prendreun recul critique et construire une objectivité inter-subjective.

Le désenchantement du monde, loin d'être le morne résultat d'une modernité achevée, ne serait ainsi qu'un processus continuel de prise de distance, de rationalisation, d'arrachement à nos fixions. La réflexion est un réveil à chaque fois renouvelé de nos rêves imaginaires, de la maya des apparences, des projections du désir.L'ouverture à l'Etre exige un détachement de cette fascination animale, que seul le langage permet en séparant le mot de l'émotion (le mot chien n'aboie pas). Seul le langage permet d'analyser sa propre pensée, de l'objectiver, l'universaliser. Il est difficile de se rendre compte à quel point le langage structure notre monde et l'unifie, l'ouvre à la temporalité par la conscience de la mort, le...