Benveniste, le « je » et la langue

Pages: 16 (3984 mots) Publié le: 23 février 2011
Efficace, dense et original quant à son contenu et manifeste flamboyant d’une linguistique
porte-drapeau des sciences humaines, c’est légitimement que le fameux article consacré par
Émile Benveniste à la « subjectivité dans le langage » a fait époque. Au sein des sciences du
langage l’analyse des « déictiques », ces éléments linguistiques qui réfèrent à la situation spatio-temporelle des locuteurs, est ainsi restée fameuse tandis que les hypothèses de Benveniste quant
à la détermination de notre subjectivité par la langue ont essaimé au-delà des strictes frontières
disciplinaires, inspirant Jacques Lacan, Roland Barthes ou Michel Foucault, démonstration en acte
de l’opérativité des instruments d’une linguistique rognant avec avidité sur le domainede la
philosophie dont les sciences humaines triomphantes disputent alors avec vigueur l’empire
intellectuel. C’est en effet dans l’horizon ouvert par le cogito cartésien que le propos de Benveniste
trouve son plein écho, sonnant comme le tocsin de toute une tradition de pensée où le sujet se
devait d’être conçu comme autonome :
La « subjectivité » dont noustraitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme
« sujet ». Elle se définit, non par le sentiment que chacun éprouve d’être lui-même (ce
sentiment, dans la mesure où l’on peut en faire état, n’est qu’un reflet), mais comme l’unité
psychique qui transcende la totalité des expériences vécues qu’elle assemble, et qui assure
la permanence de la conscience. Or nous tenonsque cette « subjectivité », qu’on la pose en
phénoménologie ou en psychologie, comme on voudra, n’est que l’émergence dans l’être
d’une propriété fondamentale du langage. Est « ego » qui dit « ego ». Nous trouvons là le
fondement de la « subjectivité », qui se détermine par le statut linguistique de la
« personne »[1].
De la même façon qu’en cetarticle contemporain où, prenant acte de l’homologie
systématique des « Catégories de pensée et catégories de langue[2] » pour mieux réduire les
premières aux secondes, Benveniste commente explicitement les Catégories d’Aristote en prenant
1Texto! juillet 2008, vol. XIII, n°3
soin de ménager le sous-texte qui vise indirectement la table des catégories contenue parla
Critique de la raison pure, on peut penser que c’est à nouveau la philosophie kantienne qui est
visée à l’occasion de cette analyse linguistique des fondements de la subjectivité, on se rappelle
notamment L’Anthropologie :

Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de
tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est unepersonne ; et grâce à l’unité de la
conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même
personne […] et ceci, même lorsqu’il ne peut pas dire Je, car il l’a dans sa pensée ; ainsi
toutes les langues, lorsqu’elles parlent à la première personne, doivent penser ce Je, même
si elles ne l’expriment pas par un mot particulier. Car cettefaculté (de penser) est
l’entendement[3].
Certes, dès le XVIII
e
siècle un certain nombre d’entreprises « méta-critiques » reprochaient
déjà à Emmanuel Kant d’avoir omis de prendre en compte la condition linguistique de son
entreprise philosophique — c’était notamment l’observation de Johann Georg Hamann selon qui
« toute la faculté de penserrepose sur la langue », ce qui l’autorisait à repenser une esthétique
transcendantale où « les sons et les lettres sont donc formes a priori dans lesquelles rien de ce qui
appartient à la sensation ou au concept d’un objet n’est approché et ils sont les véritables
éléments esthétiques de toute connaissance et raison humaine[4] ». La spécificité de la critique...
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