De la tristesse

Pages: 5 (1129 mots) Publié le: 11 mars 2014
J'ignore tout de ce sentiment ; je ne l'aime ni ne l'estime, bien que les hommes aient pris l'habitude, comme si c'était un marché conclu d'avance, de lui faire une place particulière. Ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience. Sot et vilain ornement ! Les Italiens ont de façon plus judicieuse donné son nom à la malignité 1. Car c'est une façon d'^être toujours nuisible, toujoursfolle. Et les Stoïciens, la considérant comme toujours lâche et vile, défendent à leurs disciples de l'éprouver.

Mais on raconte que Psammenite, roi d'Egypte, ayant été vaincu et fait prisonnier par Cambyse, roi de Perse, et voyant passer devant lui sa fille prisonnière habillée en servante, qu'on envoyait puiser de l'eau, alors que tous ses amis se lamentaient et pleuraient à ses côtés, se tintcoi, les yeux à terre. Et quand il vit son fils qu'on menait au supplice, il fît encore de même. Mais ayant aperçu un de ses domestiques parmi les captifs, il se frappa la tête et manifesta une douleur extrême.

On pourrait comparer cela avec ce que l'on a pu voir récemment chez un de nos princes. Ayant appris à Trente, où il se trouvait, la mort de son frère aîné, sur qui reposait l'honneur de samaison, et sitôt après celle d'un autre de ses frères plus jeune, il soutint ces deux épreuves avec une constance exemplaire ; mais quelques jours après, comme un de ses gens venait de mourir, il se laissa emporter par ce dernier malheur, et abandonnant sa résolution, succomba à la douleur et aux regrets. Si bien qu'il y eut des gens pour dire qu'il n'avait été touché que par ce dernier coup dusort : mais c'est qu'en vérité, il était déjà tellement plein de chagrin, qu'à la moindre peine nouvelle, sa résistance s'effondra d'un coup.

Cette histoire, me semble-t-il, pourrait donc ^être comparée à la précédente, si ce n'est qu'elle y joute ceci : Cambyse ayant demandé à Psammenite pourquoi il ne s'était guère ému du sort de sa fille et de son fils, alors qu'il n'avait pu supporter celuiqui était fait à ses amis, ce dernier répondit : « Seule cette dernière peine peut se manifester par des larmes, les deux premières étant bien au-delà de tout ce qui se peut exprimer. »

A ce sujet, il faudrait peut-être évoquer aussi l'invention de ce peintre antique qui, pour représenter la douleur de ceux qui assistèrent au sacrifice d'Iphigénie en fonction de l'importance que revêtait pourchacun d'eux la mort de cette belle jeune fille innocente, ayant épuisé les dernières ressources de son art, au moment de peindre le père de la jeune fille, le représenta le visage couvert - comme si nulle expression n'était capable de représenter ce degré de la douleur.

Et voila pourquoi les poètes imaginent que la malheureuse Niobé, ayant perdu d'abord ses sept fils, et sitôt après autantde filles, incapable de supporter une telle perte, fut finalement transformée en rocher,

pétrifiée de douleur pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité qui nous saisit, lorsque les accidents qui nous surviennent nous accablent au-delà de ce que nous pouvons endurer.

En vérité, une douleur, pour atteindre son point extrême, doit envahir l'âme entière, et lui ôter sa libertéd'action. C'est ainsi qu'il nous arrive, quand nous parvient une tries mauvaise nouvelle, de nous sentir saisi, paralysé, et comme incapable du moindre mouvement ; et l'âme s'abandonnant ensuite aux larmes et aux plaintes, semble se libérer, se délier, s'épanouir et se mettre à son aise :

Et sa douleur enfin laissa passer la voix

Pendant la guerre que le roi Ferdinand mena contre la veuve du roiJean de Hongrie, tout le monde remarqua, lors d'une grande mêlée qui eut lieu aux alentours de Budé, la conduite particulièrement admirable d'un homme d'armes qui, bien que fort louangé et plaint pour y avoir péri, demeurait inconnu de tous, et de RaÎsciac, notamment, seigneur allemand, qu'un tel courage avait impressionné. Il s'approcha par curiosité du corps que l'on venait d'amener, pour savoir...
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