Hymne à la beauté

Pages: 17 (4213 mots) Publié le: 9 août 2010
Pierre Michon
Vie de Joseph Roulin

Incarner le Verbe

La transparence du vrai n’est qu’illusion. Ecrivain de l’incertain, Michon place au centre de son œuvre la question de la représentation, de sa vanité et de sa nécessité. Représenter, c’est faire apparaître, rendre réel. C’est aussi tenir la place, exprimer la voix d’une personne. Représenter, c’est encore jouer. L’artiste, peintreou écrivain, s’inscrit au cœur de cette tension, de cet acte démiurgique et fou lorsqu’il re-présente un parcours de vie. Michon sait la vanité d’une telle entreprise. Il a donc liquidé une fois pour toute la réalité, et placé sa foi en la littérature, forme valorisée de l’expérience. Michon a donc plusieurs vies. Des minuscules, des principicules. Ces gens de peu écrasés par la roue del’Histoire, pulvérisés par la force du Mythe, Michon a choisi de les révéler. Il est juste qu’il en appelle à Van Gogh, lui qui voulait « faire des portraits qui un siècle plus tard aux gens d’alors apparussent comme des apparitions »[1]. Plus qu’une apparition, Vie de Joseph Roulin est une épiphanie. Cette vie se fait parole de vie. L’écrivain devient peintre pour redoubler le portrait éponyme : « Lascansion vaine, despotique et sourde qui soutient ce qu’on écrit, l’alimente et l’épuise, je veux ici qu’elle porte son nom ; je veux qu’elle endosse à l’instant la grande vareuse et la casquette des postes ; qu’elle vieillisse à Marseille et se souvienne d’Arles ; qu’une barbe lui pousse ; elle apparaîtra en bleu de Prusse, alcoolique et républicaine ; elle n’entendra goutte aux tableaux, mais parchance, par rapt, elle deviendra peut-être une fois encore tableau »[2]. Mais Roulin n’est ici que le pré-texte. Ce regard oblique d’un moujik qui n’entend goutte aux tableaux invite le lecteur à questionner le geste créateur , cette prodigieuse conjonction d’une main et d’un petit espace, toile ou page, qui serait le monde. En interrogeant le portrait, Michon s’attaque à la gangue mythique dupeintre : parce que c’est de l’homme dont il s’agit, il veut l’envisager en deçà de l’œuvre[3]. Mais il sait bien qu’en écrivant son Van Gogh, il créera une autre icône, n’échappant pas au mythe, le nourrissant même de son écriture jaculatoire en incarnant le Verbe. Qu’importe ! C’est en chassant les marchands du temple qu’il dira la vraie valeur de l’œuvre : Roulin enfenestré dans le tableau pour faireadvenir l’humanité à l’homme[4].
Un regard pour contempler le monde :

Ni maître, ni serviteur. L’écart qui oppose l’artiste et le postier se résout dans la part d’humanité que Michon porte par une langue illuminée de « Harrars minuscules »[5]. Peintre et modèle s’envisagent dans un rapport de fraternité. Michon veut les voir « bleu de Prusse tous les deux »[6], sortant leur pipe et sepassant le tabac, alors que Marie Ginoux leur sert des bocks. Mais ils sont princes aussi, rongés par la grande colère que l’un jettera sur le tableau, et l’autre noiera dans les arguments du sans-culottisme éternel. Le moujik est un « prince féroce ; il avait du goût pour la vengeance »[7], comme dans le Hollandais « la plupart du temps doux, plein de petites attentions et de gratitude, il y avaitaussi un prince féroce que très vite l’espèce de prince qui était en Roulin avait aperçu »[8]. Tous deux savent à la manière d’un Watteau qu’ils apparaissent dans un monde qui ne les remboursera pas.
Figure de double qu’oppose cependant l’énigme des beaux-arts. Baillant aux corneilles devant les tableaux de Vincent, « tolérant et dubitatif : car il n’entend rien aux arts »[9], Roulin « nedevait pas trouver cela bien joli en somme, le disait ou plus sûrement le taisait, parce qu’il avait les idées larges»[10]. Relation duelle donc, que Michon dépassera et magnifiera dans un rapport père/fils inversé qui met en question l’engendrement. Roulin père « regardait ce fils roux tombé du ciel le peindre, très étonné »[11]. Le fils engendre le père par l’acte de peinture. Le fils...
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