Pierre Macherey : “Canguilhem et la philosophie”

Pages: 24 (5871 mots) Publié le: 6 janvier 2014
Pierre Macherey : “Canguilhem et la philosophie”
La réserve était, chez Canguilhem, davantage encore qu’un trait de caractère, une attitude d’esprit, une position assumée en conscience, sans concession. C’est ce qui explique que, en considérant que cela ne concernait au fond que lui, il se soit ingénié à rendre quasiment invisibles les traces du cheminement qui l’avait amené à devenir, dans lecourant des années cinquante, celui que le colloque qui lui avait été consacré en 1990 avait désigné sous l’appellation de « philosophe, historien des sciences », qui concentrait la singularité exceptionnelle de son statut à l’intérieur de la scène intellectuelle française de l’époque, propre à quelqu’un qui, en faisant de l’histoire des sciences, pratiquait la philosophie, et ceci à part entière.Pour qui l’a découvert au moment où la forme inimitable de concentration dans le travail de la pensée qu’il pratiquait avait atteint sa pleine dimension et faisait de lui une référence incontournable, la révélation de ses écrits de jeunesse constitue une expérience particulièrement troublante : cette révélation ne fait pas apparaître, en tant que professeur ou penseur, un autre personnage quecelui qu’on connaissait ou qu’on croyait connaître, mais quelqu’un qui, tout en étant le même, ne l’est cependant pas tout à fait, se présentant tel qu’en lui-même son devenir l’a fait persévérer, sans le faire renoncer à certains choix fondamentaux qui avaient été les siens dès le départ. On pourrait voir là une application de la thèse deleuzienne selon laquelle c’est la répétition, et elle seule,qui est authentiquement créatrice de différence, et comme telle innovante, ce qui brouille l’opposition catégorielle du même et de l’autre et bloque la possibilité de les composer dialectiquement.
En vue d’interpréter ce phénomène déroutant, on pourrait être tenté de voir dans ce Canguilhem de jeunesse, qui était largement inconnu jusqu’ici, le précurseur, sous les deux espèces du « déjà » et du« pas encore », de ce qu’il sera plus tard. Mais on sait ce que Canguilhem pensait de la thématique du précurseur, occurrence des illusions liées au mouvement rétrograde du vrai dont la funeste conséquence est la confusion entre ce qui relève de commencements et ce qui relève d’une origine. Des commencements, expression qu’il est préférable d’employer au pluriel, enclenchent en se combinant unparcours dont ils ne préfigurent nullement la fin, alors que l’origine prétend concentrer dans son indivisible et mystérieuse unité la nécessité d’une destination dont les étapes jalonnent un itinéraire qui, censément, mène quelque part, à la vérité par exemple. Or, dans l’esprit même de son propos, il est incontestable que Canguilhem a suivi, non un itinéraire dont l’orientation eût été d’emblée toutetracée, mais un parcours accidenté au long duquel, tout en réaffirmant avec insistance et obstination ce qui vient d’être appelé des choix fondamentaux sur lesquels il n’a jamais éprouvé le besoin de revenir, mais qu’il a inlassablement répétés et repris, il s’est soumis à l’obligation de confronter ces choix aux occasions qui lui étaient fournies par une succession de rencontres qui avaient étépour lui décisives : pour n’en mentionner que quelques-unes, celle d’Alain et de son groupe de fidèles qui a été la première de toutes, celle de Silvio Trentin à Toulouse qui lui a donné concrètement l’idée d’une autre forme d’engagement politique, celle de Cavaillès, qui l’a ensuite, dans le contexte de l’occupation allemande, amené à mettre en acte cette idée, puis, plus tard, celle de Bachelard,qui l’a conduit à orienter ses investigations du côté de l’histoire des sciences et du type très particulier d’épistémologie que celle-ci nourrit, sans rendre pour autant sa pensée infidèle à elle-même, bien au contraire ; c’est ainsi que, en renégociant en permanence les allures de celle-ci, il en a confirmé l’inaltérable, la persévérante identité.
Dans l’un de ses tout premiers écrits,...
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