De la recherche de la vérité

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Résumé

Nicolas Malebranche est un philosophe qu’on associe très souvent à Descartes. De la recherche de la vérité nous permet de constater que l’association n’est pas abusive. En effet, dans son Discours de la méthode, Descartes poursuit, entre autres, la quête suivante : découvrir l’indubitable. Il écarte tout ce dont il n’est pas sûr, et ce n’est pas peu de choses, puisqu’il met tout en doute. Ce qu’il reste à la fin, c’est qu’il pense. Même quand plus rien n’est certain, il y a quelque chose qui nous permet de formuler cet incertain et cela, c’est bel et bien indubitable. Nous sommes des êtres pensants : c’est la vérité première à partir de laquelle on peut reconstruire toute la pensée. Malebranche avec cet essai s’inscrit directement dans cette lignée philosophique. Dès le titre, il annonce que sa démarche est similaire. Mais quel sera son résultat ?

 

            Dès la préface, le lecteur peut sentir que Malebranche prend un autre parti. L’influence principale ici est celle de Saint-Augustin, grand philosophe résolument chrétien. Malebranche s’étonne de constater que les philosophes étudient souvent le rapport entre l’âme et le corps qu’elle habite, mais jamais le rapport entre l’âme et Dieu, qui lui paraît autrement plus important. Il explique ce manquement du fait que le péché originel, et la punition qui en découle, ont dissimulé ce second lien aux hommes, au profit du premier. Ainsi les hommes, tout au long de leur vie, des plus pauvres aux plus riches, des plus incultes aux plus savants, cherchent davantage à flatter leur corps que leur esprit. Or le corps, pulsionnel, animal, plonge les hommes dans la confusion et l’erreur. Malebranche tient à aider les hommes à dépasser cela et insiste pour que chacun partage cette vérité. On est donc déjà bien loin de l’héritage cartésien : Descartes, certes, pensait Dieu, cherchait même à prouver son existence, mais quand il conçoit son indubitable « Je pense donc je suis », c’est en dehors de toute pensée chrétienne.

            Malebranche pose d’abord des définitions. Il définit ce que sont l’entendement, la volonté, la liberté et comment ils fonctionnent. La liberté serait, d’après lui, quand elle est mal utilisée, une source abondante d’erreur et de mauvaise action. Pour éviter cela, il formule des règles afin d’aider l’homme à bien utiliser cette liberté. Ces règles invitent, en bref, à ne jamais faire de concession : il ne faut jamais adhérer à une prétendue vérité sauf si on est absolument certain qu’elle est valide, et il ne faut jamais aimer quoi que ce soit qu’il ne soit pas nécessaire d’aimer (c’est une manière de dire qu’il ne faut aimer que Dieu).

Malebranche distingue cinq catégories d’erreurs : les trois premières sont liées aux moyens par lesquels on a accès au monde, ce sont les erreurs des sens, de l’imagination et de l’entendement pur ; les deux suivantes renvoient aux mouvements incontrôlées de nos corps, ce sont les erreurs des inclinations et des passions. Dès lors, Malebranche décrypte longuement chacune de ces catégories d’erreurs, dans cet ordre.

            Pour démontrer l’incomplétude de nos sens, Malebranche s’attarde essentiellement sur la vue, dont il décrit précisément toutes les limites. Il remarque que la vue humaine, par exemple, ne nous permet pas de percevoir avec exactitude l’infiniment grand ou l’infiniment petit ou que nous sommes parfois victimes d’illusions d’optique que nous recevons comme vraies. Plus largement, il affirme qu’en elles-mêmes, les perceptions ne sont pas trompeuses, mais c’est notre esprit qui est trompeur, puisqu’il prend pour un fait ce qui n’est que de la sensation. Ces perceptions faussées mènent, d’après lui, à une méconnaissance du Bien, c’est-à-dire que les sens nuisent au savoir et au savoir-vivre. Malebranche nous incite par conséquent à nous méfier de nos sens.

            De toutes les parties du traité, celle qui traite des erreurs d’imagination est certainement celle qui a le plus mal vieilli. Malebranche s’appuie sur des théories paramédicales, que Descartes par ailleurs cautionnait avec la même conviction, et qui n’ont plus aucune valeur aujourd’hui et rendent son discours caduc. Ainsi Malebranche nous parle-t-il d’humeurs, d’esprits animaux… et tente scientifiquement, avec ce bagage, de nous expliquer dans quels moments l’esprit se laisse tromper par l’imagination. Ce qu’il essaie de désigner, pour parler en des termes peut-être moins obsolètes, c’est ce qu’on appellerait aujourd’hui la passion ou l’impulsion, quand nos émotions s’enflamment et que l’on agit n’importe comment. Un crime passionnel, par exemple, est une erreur d’imagination. Ces mauvais mouvements passionnels peuvent s’inscrire définitivement dans le cerveau, ajoute Malebranche, par le biais de l’habitude et de la mémoire – en somme il parle ici de ce qu’on appelle aujourd’hui « le caractère ».

Le philosophe se penche ensuite sur la problématique de la transmission. Que livre en effet une mère à son enfant de son caractère ? L’enfant serait identique, si, à l’influence maternelle, ne s’additionnaient pas tout un tas d’autres influences et, à un âge plus avancé, les lectures et études qui ouvrent l’esprit. Malebranche condamne avec virulence les personnes qui se plient à une autorité sans réfléchir, puis les auteurs qu’il considère être « de pure imagination » (il s’en prend successivement à Tertullien, Sénèque et Montaigne). Il vilipende des figures superstitieuses et fictionnelles telles que le loup-garou ou la sorcière. Malebranche ne s’écarte pas ici de la tradition rationaliste. Rappelons par exemple que Platon, à travers Socrate, dans La République, proposait d’expulser les poètes hors de la cité : leur poésie, autrement dit leur imagination, serait néfaste à la population.

            Pour ce qui est des erreurs d’entendement pur, voici ce que nous dit Malebranche : notre entendement est limité, en capacité d’abord mais dans le temps aussi – notre entendement est mortel. Il faut que notre entendement soit soumis à Dieu, car il est la seule chose infinie existante. En bon cartésien, Malebranche insiste sur la nécessité d’être méthodique et mathématique dans la conduite de son entendement. Malebranche prend ensuite un détour assez surprenant où il nous démontre qu’il est impossible qu’on pense sans en passer par Dieu : « on connaît les choses corporelles par leurs idées, c’est-à-dire en Dieu, puisqu’il n’y a que Dieu qui renferme le monde intelligible, où se trouvent les idées de toutes choses ». Il s’agit du concept central de Malebranche de « vision en Dieu ». En cela il se distingue totalement de ses maîtres, autant de Descartes que de saint Augustin, et c’est d’ailleurs ce qui fait sa singularité dans l’histoire de la philosophie.

            Pour définir les inclinations, Malebranche utilise une analogie limpide : l’inclination est à l’esprit ce que le mouvement est au corps. Il différence trois types d’inclinations – d’abord les inclinations qui vont dans le sens du bien universel, ensuite les inclinations qui vont dans le sens de notre conservation individuelle, enfin les inclinations qui vont dans le sens de la conservation des autres individus. Cette distinction et ces développements pour chacune de ces catégories font grandement penser à ceux de Kant dans sa Critique de la raison pratique.

            Malebranche, logiquement, en arrive enfin à la peinture des passions. Son geste consiste essentiellement à prendre, l’une après l’autre, les passions les plus courantes (l’admiration, l’amour, la haine, etc.), pour en identifier les effets funestes et parfois aussi les effets bénéfiques quand on les contrôle. Encore une fois, il clôt son raisonnement en invitant à être raisonnable, à la connaissance et à la maîtrise de soi.

            Après avoir dénoncé toutes ces formes d’erreurs, Malebranche est prêt à reconstruire. Il nous offre donc une méthode, fortement inspirée de Descartes, pour, mieux que rechercher la vérité, la découvrir.

 

            La lecture et l’étude de l’ouvrage sont à compléter par la découverte d’un opuscule additionnel parfois publié avec le traité dans les éditions récentes. En 1678, Malebranche constate que des malentendus demeurent par rapport à ce qu’il a écrit ; il rédige une série d’Éclaircissements, où son geste principal consiste à se distinguer de Descartes. C’est un geste à la fois étonnant et compréhensible – étonnant parce que l’influence de Descartes est indéniable sur son travail ; compréhensible car Malebranche est en train d’affirmer sa pensée et il est légitime qu’il ait envie de se détacher de ceux qui l’ont inspiré. 

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