Discours de métaphysique

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Résumé

Tandis que le XVIIème sièclefrançais, en matière de philosophie, est aux mains de Descartes et de Pascal,qui souvent échangent et se répondent par traités interposés, Gottfried WilhelmLeibniz creuse son sillon en Allemagne. Leibniz, qui multiplie les activités(il est à la fois bibliothécaire, diplomate, juriste, philosophe, mathématicien– et cette liste n’est pas exhaustive) et écrit en trois langues, rédige desessais qui sont, à l’image de sa vie, foisonnants. Systématiquement, il s’agitdans ses écrits philosophiques d’extrapoler le savoir physique pour en induireun savoir métaphysique. Discours demétaphysique, l’un de ses textes les plus courts mais aussi parmi les plusimportants, n’échappe pas à cette démarche. Publié en 1686, ce Discours se situe au milieu de labibliographie de Leibniz. Ce n’est pas un ouvrage définitif, la pensée de Leibnizrestera toujours en mouvement, et l’auteur publiera d’autres écrits quiviendront remettre en question les éléments établis ici. Discours de métaphysique n’en est pas moins une parfaite ported’entrée dans la pensée du philosophe allemand.

 

         Discours de métaphysique sedécoupe en 37 paragraphes, introduits par un titre qui prend la forme d’une longuephrase, parfois interrogative, et toujours problématique. La méthode d’écriturea ainsi quelque chose de scientifique : on pose un précepte, et on le metà l’épreuve.

          Leibniz commence par rappeler que Dieu est unêtre en tous points parfait, et ce que cela implique : le monde, créé parDieu, contient lui aussi des perfections. Cela dit, Leibniz n’affirme pas quetout dans la Création est absolument impeccable et exemplaire. On lui attribueplus ou moins à tort (c’est la faute à Voltaire, dirait Hugo) la phrasesuivante : « Tout va pour le mieux dans le meilleur desmondes ». En réalité, il a écrit : « Tout va pour le mieux dansle meilleur des mondes possible. » Le « possible » change tout. Etc’est ce que Leibniz explique dans ce premier paragraphe.

         Leibnizréfute les avis contraires. Il l’affirme et le prouve : la Création estbonne et belle, et le bon et le beau ne sont pas définis arbitrairement afin depermettre de dire que le monde est bon et beau. Plus loin, il le répète :Dieu ne peut pas agir mieux que de la manière dont il agit. Il est parfait etses actions sont parfaites. Si quelque chose en le monde fonctionne mal, cen’est pas un manquement de sa part, c’est un manquement de la part du monde.

         Cetteconfiance en Dieu, Leibniz tient à le préciser, ne relève pas du quiétisme. Lequiétisme est une doctrine mystique contemporaine de l’auteur qui postule qu’onpeut s’unir à Dieu bien avant la mort, mais qu’il faut pour cela vivre dans unepassivité la plus complète possible. Cette doctrine, bien évidemment, ne peutpas satisfaire Leibniz qui est un homme du monde. Il pense au contraire qu’ilfaut agir sur le monde, en essayant d’y concrétiser des desseins qui vont dansle sens de ce que Dieu attend.

         Pourappuyer son propos, Leibniz tente d’identifier les mécanismes de l’actiondivine, en notant au passage que la multitude et la grandeur des effets nesous-entend pas forcément que l’action en soi soit complexe. Au contraire, ilaffirme que l’action divine est simple. Il nie aussi l’existence d’actionsdites extraordinaires car, d’après lui, Dieu agit toujours dans le sens del’ordre. Il n’est pas possible, de toute façon, que Dieu agisseextraordinairement. Quand Dieu accomplit un miracle, il ne fait que varier parrapport à son habitude d’action (à partir de laquelle les hommes définissent cequ’est, en bref, « la nature des choses ») car il a un dessein plusfort que celui qui l’a porté à constituer le monde tel qu’il est.

          Leibniz, ensuite, en vient à une notioncapitale dans sa pensée, celle de « substance individuelle ». Leibnizquestionne là l’existence du libre arbitre : quand nous agissons, est-ceDieu qui agit, ou bien Dieu nous a donné une liberté qu’il ne fait quecanaliser quand elle est utilisée à mauvais escient ? Leibniz pense que lesdeux termes de l’alternative sont valides, et pour appuyer ce propos, il posel’existence d’une « substance individuelle ». Une substance, dansl’esprit classique, c’est un être complet, qui n’a besoin que de lui-même poursubsister. Leibniz opère un glissement. Cette complétude, il l’attribue nonplus à l’être, mais à la notion – autrement dit à la représentation, dans lapensée, de la substance.

          Leibniz va plus loin : il pense que danschaque substance, on a toutes les potentialités, passées et futures, présentes.Ainsi, il avance que dans la substance « Alexandre le Grand », touteson histoire, en tout temps, est déjà contenue, ainsi que toutes les autreshistoires potentielles. Autre élément important : chaque substancecontient, d’une manière différente, l’univers en elle. Ces substances, Leibnizle précise, ont une existence physique, mais il ne faut pas les limiter à celacar leur existence physique n’explique en rien les mécanismes de ce à quoielles renvoient. Il rappelle au passage que certains des écrits scolastiques,que l’époque méprise, contiennent quelques extraits des plus pertinents. Toutce qui relève de la perception – en ce sens Leibniz a quelque chose quil’assimile un peu à Locke – serait imaginaire, et ne ferait aucunement partiede la substance.

          Leibniz revient quelque peu sur ses pas pourrésoudre la problématique posée plus haut. En effet, on se demande en quoil’existence de ces substances permet de concilier les deux visions opposées dulibre arbitre. Leibniz répond : tout ce qui est possible, comme on l’a vu,est présent dans la substance et, de fait, la substance nous donne accès à lafois à l’inéluctabilité de l’évènement qui a réellement eu lieu (cet évènementdevait avoir lieu car…), et à la contingence de ce même évènement (cetévènement aurait pu ne pas avoir lieu si…).

          Leibniz s’oppose à Descartes et aux penseursaffiliés : d’après lui, dans les lois de la nature, il est écrit que Dieuconserve toujours sa puissance même s’il accorde le libre arbitre, car c’estsimplement la « quantité de mouvement » qui diminue. Cettedistinction entre puissance et quantité de mouvement est un autre trait trèsimportant de la pensée de Leibniz. En effet, si l’on ne considère pas cettedistinction – Leibniz l’explique au paragraphe 18 –, on commet une erreur, eton élude la nécessité de la métaphysique.

          Leibniz tient à préserver l’idée, peupopulaire chez ses contemporains, que le monde a un sens, un but, une finalité.Il s’oppose fermement à ces nouveaux philosophes trop matérialistes quiconsidèrent que le monde est uniquement constitué pour l’homme, et invoque aupassage un extrait de Platon où Socrate énonce quelques paroles qui luiparaissent particulièrement éloquentes sur le sujet.

          Leibniz insiste : le monde seraittotalement différent si Dieu n’agissait pas sur lui, si la métaphysiquen’agissait pas sur la physique. La mécanique, de son point de vue, ne reposepas que sur les règles géométriques et scientifiques, mais aussi sur tous lespréceptes métaphysiques qui existent à un niveau supérieur.

          Leibniz explique comment Dieu agit sur notreesprit, quelle est la part de pensée qui nous revient, et la part de pensée quilui est due. Il catégorise également les différents types de connaissances –catégorisation qu’on retrouve aussi, dans une moindre mesure, dans les écritsde Descartes (preuve que l’opposition entre les deux penseurs n’est passtricte !). Leibniz s’inspire dans le même temps de Platon puisqu’ilconsidère que toutes les idées sont toujours déjà dans l’esprit et que le processusde compréhension n’est en fait qu’un processus de réminiscence – il s’agit nonpas d’apprendre, mais de plonger dans sa mémoire pour retrouver ce que,finalement, on sait déjà. Leibniz en appelle également à la pensée empiriste ense nourrissant des écrits aristotéliciens. Ce sont les sens qui nous mettent enrelation avec notre savoir. Dieu est la seule notion qui soit extérieure ànous.

          Leibniz repart, après ces considérations, dansdes débats plus religieux. Il s’interroge sur l’existence d’humains tels queJudas (pourquoi Dieu permet-il l’existence de pécheurs ?), sur les notionstrès polémiques à son époque (qu’on se réfère par exemple aux Provinciales de Pascal) d’élection, defoi et de grâce.

         Les deux derniers paragraphes, les 36et 37, affirment sans conteste la puissance de Dieu, considéré comme « monarque de la plus parfaite république composée detous les esprits » dont le seul but est la félicité de ses sujets, etl’importance de la mission de Jésus-Christ, qui a été de rappeler aux hommescette puissance et cette bienveillance à l’humanité.

 

         Malgrécet aspect très religieux, que d’ailleurs il était impossible d’éviter à cetteépoque (la religion était totalement ancrée dans les mentalités – et même s’ilexistait par-ci par-là des penseurs vaguement agnostiques, il n’existe pas,pendant longtemps – les universitaires les plus pointus l’affirment –, detexte, même privé, qui affirme explicitement un athéisme), la pérennité destextes de Leibniz est réelle. Des auteurs aussi importants que Diderot, Kant,Deleuze, Bergson ou encore Kierkegaard ont nourri leur pensée de celle de Leibniz. 

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