Essai sur l'origine des langues

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Analyse de l'oeuvre

En 1762, Jean-Jacques Rousseau se sent traqué de toutes parts et s’enfuit afin d’éviter l’arrestation. Il finit par trouver asile auprès du roi de Prusse Frédéric le Grand qui lui donne la possibilité de séjourner à Neuchâtel, la ville de Suisse est à cette époque le siège d’une principauté de Prusse. C’est à la Bibliothèque Publique et Universitaire de Neuchâtel que Rousseau confie le manuscrit de l’ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES, où il est parlé de la mélodie, et de l'imitation musicale qui sera publié à titre posthume en 1781. Les principaux thèmes abordés dans cet essai sont : origine des langues/ langage ; parole et autrui ; langue primitive ; caractère multiple des langues.

Le premier thème exposé dans notre corpus est contenu dans son titre : l’origine des langues. L’auteur l’attribue aux passions de l’Homme. Il nous fait comprendre que l’être humain a toujours ressenti le besoin de communiquer et que ce besoin ne vient pas des organes qui sont censés nous amener à parler. Ce ne sont pas non plus les besoins physiques qui ont incité l’Homme à inventer le langage. L’auteur reconnaît qu’à travers les gestes, les animaux peuvent communiquer ; il leur reconnaît même le droit à la parole mais souligne que leur outil de communication reste limité car leur manière d’échanger est naturelle et dénuée de tout progrès. Contrairement à la manière des animaux, les hommes font évoluer leur outil de communication. Le langage a une fonction sociale. Le langage ne vient pas de nos besoins car, à l’état sauvage, ces besoins nous mettent en conflit. Dans ce contexte, l’homme est un loup pour son semblable. Cet état de choses se justifie par le fait que, en cherchant à satisfaire ses besoins, l’être humain entre en compétition avec son semblable pour acquérir les choses qui sont nécessaires à sa survie personnelle. Dans ce contexte, les hommes ne communiquent pas et ne pensent qu’à s’entretuer : « On prétend que les hommes inventèrent la parole pour exprimer leurs besoins ; cette opinion me paraît insoutenable…De cela seul il suit avec évidence que l'origine des langues n'est point due aux premiers besoins des hommes ; il serait absurde que de la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit. » (P. 10-11). Rousseau conclut donc que ce qui amena les hommes à inventer le langage, ce sont les passions. Il le justifie par le fait que, les hommes étant tous des adversaires entre eux, ils n’échangeaient que grâce à l’unique moyen qui leur est commun : les passions. Par conséquent, c’est en voulant exprimer leurs passions que les hommes inventèrent le langage. Le langage étant le fruit des passions communes aux êtres humains, la communication n’est possible qu’entre au moins deux entités partageant ce trait d’où la nécessité cruciale d’autrui.

Un autre thème central de cet essai est celui du lien qui existe entre la parole et autrui. En effet, les hommes, grâce au partage de leurs passions, furent amenés à communiquer entre eux. En d’autres termes, la parole, toute parole suppose un autre. Cette communication ne peut exister s’il n’y a pas un interlocuteur. En communiquant, nous sommes amenés à reconnaître la présence, l’existence d’autrui comme un être identique à nous même. Cette reconnaissance de l’existence de l’autre naît des premières passions telles que l’amour, la solidarité, la haine… Cette présence de l’autre nous permet de nous regarder dans un miroir, d’éprouver ce que nos semblables éprouvent, de partager douleur et bonheur. Pour toutes ces raisons, les hommes ne peuvent être réunis que grâce à leurs passions. Une fois de plus, ce lien entre les hommes se démarque de celui qui existe entre les animaux, entre leur mode de communication dans la mesure où chez les êtres humains, la communication requiert un niveau d’entendement, une raison, des principes et des normes, ce qui n’est pas le cas chez les animaux. En bref, la communication est pour nous spirituelle, intellectuelle et même morale car les passions telles que l’amour relève de l’ordre de l’esprit alors que chez les animaux elle est essentiellement naturelle.

Par ailleurs, l’auteur s’intéresse à la langue primitive. Il établit que la première voix, la première manière de communiquer était romantique et poétique. De fait, les hommes ont inventé le langage dans le but d’exprimer leurs passions. Les passions ont pour principale caractéristique ce pouvoir de nous transporter, de nous faire rêver. Dans le cas de l’amour, ce sont deux cœurs qui se tiennent par un fil invisible et vibrent aux effluves d’un parfum unique. L’amour c’est un sentiment que l’on exprime en prose, en poésie ; une poésie qui nous pousse à atteindre parfois les cimes du bonheur et parfois encore les abysses de la douleur. Rousseau soutient donc que, dans un premier temps, « on ne parla qu'en poésie ; on ne s'avisa de raisonner que longtemps après. » (P. 12). Les premières paroles furent dictées par les passions de l’homme. Pour signifier le caractère vraiment romantique et poétique de cette langue primitive, l’auteur souligne : « et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées » (P. 11).

À ce trait de poétique et romantique, il ajoute une autre qualité à la première parole. Au troisième chapitre de notre corpus, il déclare que le premier langage est figuré. Ici, il nous fait comprendre que, compte tenu de leur caractère primitif, les premières paroles n’étaient pas comprises au sens propres. On parle dans ce cas de sens connoté ou dénoté. Il justifie cette connotation par le fait que ces premières paroles revêtaient les passions des hommes à l’état pur. Ils n’employaient pas leurs premiers mots pour exprimer la réalité telle qu’elle était mais plutôt pour traduire une situation particulière, le tout dépendant des circonstances. La parole primitive est donc un échange entre le monde tel que perçu par le locuteur et le monde tel qu’il est. Ce sont deux visions parfois très opposées qui s’affrontent. Rousseau dit à cet effet : « Comme les premiers motifs qui firent parler l'homme furent des passions, ses premières expressions furent des tropes. Le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. On n'appela les choses de leur vrai nom que quand on les vit sous leur véritable forme. » (P. 12). La dernière caractéristique que l’auteur attribue à la parole primitive est la mélodie/musicalité. Selon lui, ces caractéristiques constituent la pierre angulaire des passions. Pour Rousseau, étant donné que nos premières paroles étaient dirigées par nos sentiments, en parlant, la voix produisait des sons et l’agencement entre ces sons produisait un rythme ou une mélodie. Les sons et les passions partagent ceci en commun qu’on ne peut pas les saisir, on ne peut que les sentir.

Un autre thème, tout aussi important est celui de la multitude de langues qui existe et des différences entre elles. Chaque nation est dotée d’une langue. Que ce soient celles du Nord, du Sud, etc. L’auteur pense que malgré cette multiplicité, partout, le langage demeure la première norme sociale à avoir existé. C’est de lui que part les rapports que les hommes entretiennent dans une société précise et avec des étrangers. L’existence de toute société est conditionnée par l’existence d’un langage. Le langage est donc un pré requis à l’établissement de toute société humaine. Le langage est l’élément qui sépare les humains des animaux parce qu’il suppose une multitude de principes et de normes à respecter pour qu’il puisse y avoir une cohésion sociale entre les hommes. Donc, le langage est avant tout une institution sociale qui régit les rapports entre les hommes. Seulement, le passage à la vie en société, à cette cohésion sociale a été très lent, un long processus qui était pourtant nécessaire. En effet, il a fallu que les langues évoluent afin de pouvoir traduire clairement les réalités, les exprimer de manière plus objective. Rousseau illustre ici sa conception du passage de la parole/langue primitive à la langue moderne.

ESSAI SUR L'ORIGINE DES LANGUES, où il est parlé de la mélodie, et de l'imitation musicale est une œuvre à la causticité indéniable. Rousseau y traite principalement de l’origine de langues et soutient qu’elles viennent des passions. Cette conception s’oppose à la tradition empirique. Cet essai est donc une œuvre moderne. Moderne, de par le postulat de l’auteur mais aussi de par l’évolution dans le mode de pensée ; évolution qu’il érige en condition sine qua none à la survie des langues et des sociétés humaines. Par ailleurs, cette œuvre nous fait partiellement regrettée une époque que nous n’avons pas connue : celle de l’expression des passions à l’état pur, du romantisme, de la poésie. Cette poésie, empreinte indélébile qui caractérise cette époque, manque aujourd’hui cruellement à nos vies enfermées dans le devoir et la routine.

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