Eté dangereux

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Résumé

L'été dangereux est un ouvrage de non-fiction écrit par Ernest Hemingway entre mi-1959 et  début 1960, pendant un temps ardu pour l'auteur, compte-tenu de sa santé mentale et physique défaillante, sa turbulence émotionnelle, ses luttes d'écriture et sa carrière en déclin. Nous pouvons comparé la tauromachie à l'écriture et la rivalité entre les deux matadors à celle entre Hemingway et Faulkner. Comme les deux matadors, les deux écrivains étaient comparablement talentueux mais stylistiquement distants, rivalisant et influençant l'un l'autre. Cette chronique a été publié pour la première fois en volume seulement en 1985, soit vingt-quatre ans après le suicide de son auteur.

 

            Il s'agissait à l'origine d'une commande passée par le magazine LIFE qui avait déjà publié en 1952 un numéro spécial consacré au Vieil Homme et la Mer. Hemingway fournit à la rédaction un manuscrit qui est réduit à un texte de 30 000 mots par son ami A. E. Hotchner (qui apparaît d'ailleurs dans le livre sous le nom surnom de « Hotch »). Cet extrait conséquent est publié en trois fois par LIFE durant le mois de septembre 1960. La version en volume, longue de 130 000 mots, est élaborée plus tard par la maison d'édition de l'auteur, Charles's Scribner's Sons. Ce livre est généralement considéré comme le dernier d'Ernest Hemingway.

 

Le livre est le compte-rendu de la saison de corrida de l'été 1959 en Espagne, qui vit l'affrontement de deux toreros d'exception, Luis Miguel Dominguin et Antonio Ordonez, par ailleurs beaux-frères de l'auteur. Hemingway était familier des combats de taureaux depuis sa jeunesse. Son premier roman, Le Soleil se lève aussi (1926), se passe principalement à Pampelune pendant la Feria et la tauromachie y tient une place importante. Plus tard, avec Mort dans l'après-midi, en 1932, il livrera un tableau remarquable tant pour la forme que le fond de cet art singulier. L'été dangereux est donc le dernier écrit de Hemingway sur la question et il est à noter que celui qu'on peut considérer comme le héros du livre, Antonio Ordonez, n'est autre que le fils de celui qui était une des figures phares de Mort dans l'après-midi, Cayetano Ordonez, plus connu sous le nom de Nino de la Palma et proche ami de Hemingway à l'époque.

            La corrida est un spectacle en même temps qu'un marché considérable, en Espagne. Ce que décrit Hemingway dans L'été dangereux, c'est comment deux des toreros les plus réputés s'associent durant une saison dans un mano a mano, c'est-à-dire qu'ils officient dans la même arène et se partagent les taureaux, donnant ainsi au public l'occasion de comparer leurs qualités respectives. Dans le cas d'un combat classique, l'attention ne se porte pas tant sur les différences opposant les toreros, mais plutôt sur la façon individuelle dont chacun d'entre eux fait face au défi singulier posé par chaque animal. Ici, le combat se double d'un fort élément humain : les bêtes sont presque accessoires dans la guerre codifiée que se livrent les deux hommes et que ces derniers soient par ailleurs liés par alliance (la soeur de Dominguin, Carmen, est la femme d'Ordonez) ne fait qu'ajouter de la dimension tragique à leur projet. On reconnaît bien dans cette trame les thèmes chers à Hemingway : la virilité, l'honneur, le courage qui est « la grâce sous la pression », comme il l'écrit ailleurs. Les personnages d’Hemingway, dans sa fiction comme dans sa non-fiction, font toujours preuve d'une solidité presque surhumaine. Ils sont des guerriers justes, prêts à se sacrifier pour une cause plus grande qu'eux. Ernest Hemingway termine son récit par la mise à mort d’un taureau et énumère les différentes blessures plus ou moins graves des matadors.  Il nous fait découvrir tout au long de son ouvrage les ferias de Pampelune, les arènes de Séville, de Madrid, etc. des endroits qu’il admire personnellement. Dans l’été dangereux les lecteurs assistent ainsi à un affrontement entre deux matadors très courageux dont leur défi les mènera à une mort certaine.

 

Dans la façon dont Hemingway raconte ici les combats, on voit bien qu'il s'agit pour lui de quelque chose de presque divin, d'un rituel à accomplir afin de départager les deux toreros, indépendamment de l'argent que leur tournée va leur rapporter. C'est une des caractéristiques du style d’Hemingway que de composer des phrases aussi dépouillées, aussi indiscutables que possible, qu'il assemble ensuite de façon au fond assez mélodramatique. Il exerce discrètement une très grande influence sur les sentiments ressentis par le lecteur. Son écriture est aussi travaillée, aussi retorse que celle de n'importe quel autre écrivain, mais elle est en même temps si apparemment nue et pure que le lecteur ne peut deviner d'où vient le coup qui le frappe. Ici, si l'on y regarde de plus près, Hemingway parvient à rendre poignante l'histoire somme toute assez mesquine de deux hommes adultes tuant des taureaux pour s'éprouver l'un l'autre ; il réussit à nous faire voir l'histoire comme lui la comprend, c'est-à-dire comme un duel au sommet entre deux demi-dieux, ou presque.

            On notera, dans ce livre comme dans tous les autres du même auteur, la place assez étrange accordée aux femmes, qui sont toujours très belles, mais aussi toujours subordonnées aux hommes : elles sont soit épouses soit compagnes et ne se révèlent que dans leur rapport à un personnage masculin ; Hemingway célèbre leur calme et leur dévouement à l'homme, hors de quoi, elles sont à peu près inexistantes. De fait, le chapitre neuf s'ouvre sur une longue explication de la raison pour laquelle il ne faudrait pas emmener de femmes à Pampelune. Étudié de près, le paragraphe est troublant, puisque Hemingway y explique sur un ton vaguement ironique pourquoi une femme ne saurait être à sa place dans un lieu aussi agité, sale, dangereux que Pampelune au moment des Ferias – on a donc ici un exemple typique non pas nécessairement de machisme, mais d'affirmation tranchée d'incompatibilité entre les genres (l'endroit où les hommes se sentent le mieux est le pire pour les femmes) ; cependant, comme le paragraphe se développe, Hemingway révèle son admiration latente pour une femme qui serait capable de faire face à Pampelune, si elle existe : ici donc, apparaît l'idée que la perfection féminine se mesurerait à l'aune de critères violemment masculins. Enfin, Hemingway clôture sa courte démonstration sur une sorte de cul-de-sac, expliquant que si une telle femme existait et qu'un homme l'emmenait à Pampelune, il la perdrait sans doute au profit d'un autre, meilleur que lui. Le passage explicité ici est très court, mais il donne un bon aperçu de la complexité des rapports, au moins théoriques, d’Hemingway avec le sexe opposé. Manifestement, il n'y a aucune bonne solution, les hommes et les femmes sont condamnés à l'incompréhension respective et ne peuvent se trouver ensemble au même endroit sans complication. On sent bien dans les autres oeuvres d’Hemingway, en dépit de passages d'un remarquable romantisme, cette certitude mi-macho mi-désespérée que la communication est au fond impossible entre un homme et une femme, ou en tout cas extrêmement limitée.

 

            Les personnages principaux du livre sont donc Dominguin et Ordonez, les deux toreros. Dominguin est légèrement plus âgé qu'Ordonez, mais surtout beaucoup plus connu et fortuné. Il se sait, menacé par le style plus osé de son jeune rival, mais son code de torero lui interdit de montrer sa peur ou sa jalousie. Hemingway le décrit comme un homme qui croit à sa propre valeur avec la même ferveur qu'on croit à une religion. Ordonez quant à lui apparaît comme un personnage assez aérien, quoique capable de faire face à de grandes douleurs inhérentes au métier qu'il a choisi. Hemingway décrit son sérieux dans l'arène en même temps que l'inconscience poussée à l’extrême est nécessaire à l'exercice de l'art difficile de la corrida. Ordonez joue méthodiquement avec la mort, si l'on peut dire. Il va plus loin que Dominguin parce qu'il a en quelque sorte moins à perdre que ce dernier qui joue sa réputation. Ce rapport entre les deux toreros est évidemment un des thèmes majeurs du livre ; au-delà de la question de la corrida, Hemingway raconte ici l'histoire d'une passation de pouvoir, d'une défaite, d'un homme (Dominguin) mit en face d’un homme, meilleur que lui (Ordonez). C'est un livre sur le temps qui passe et qui change tout autour de lui, sur la vieillesse, sur la non-pérennité de chaque chose. Il ne fait aucun doute que les thèmes affleurant sont au cœur des préoccupations personnelles d’Hemingway au moment de la rédaction. La question sous-tendant le texte est : Comment peut-on se maintenir toujours au plus haut et comment peut-on le faire autrement qu'en y risquant sa vie ? Dans un sens, on peut lire ce récit comme l'allégorie du combat de deux aspects de Hemingway lui-même : Ordonez, le jeune écrivain extrêmement brillant et novateur qu'il a été à Paris dans les années 20, quand il était la sensation du cercle des expatriés américains ; et Dominguin, le vieux maître qu'il est à présent, incapable de réitérer les merveilles de ses débuts ou plutôt sachant que la répétition d'un exploit n'a pas la même valeur que l'exploit lui-même, écrasé par son propre passé glorieux, terrifié par son désir d'écrire et ses doutes concernant ses capacités.

            On sent dans ce livre l'affection d’Hemingway pour Ordonez, qu'il connait et admire davantage que Dominguin, quoique ce dernier soit également un ami. Parmi les autres personnages du texte, on peut citer Carmen, la soeur de Dominguin et épouse d'Ordonez ; Mary, la propre femme de Hemingway lors du voyage en Espagne ; A.E. « Hotch » Hotchner, proche ami de Hemingway qui s'initie ici à la corrida ; George Saviers, médecin de Sun Valley qui, à peine quelques mois plus tard, fera tout son possible pour mettre Hemingway à l'abri de lui-même après une première tentative de suicide manquée ; Gianfranco Ivancich, un ami vénitien de Hemingway, dont la soeur, Adriana, est, sous un autre prénom, l'héroïne romantique d'Au-delà du fleuve et sous les arbres, un des derniers romans de Hemingway ; Manolo Tamamas, le chirurgien attitré d'Ordonez, et enfin, bien sûr, Hemingway lui-même.

 

            La trame narrative du livre est assez simple : Hemingway suit la saison de corrida, le plus souvent au côté d'Ordonez et sa troupe se déplace dans le pays pour participer à divers combats. Il décrit les combats eux-mêmes, avec le style sobre qui fait sa réputation et qui touche particulièrement juste lorsqu'il est question d'hommes flirtant avec la mort. Il décrit aussi la vie quotidienne en parallèle des combats, les trajets, la nourriture, les coulisses de la tauromachie, l'aspect médical. Dominguin est gravement blessé au cours d'un combat dès le début du livre ; plus tard, c'est au tour d'Ordonez. L'apothéose du récit décrit le combat final des deux toreros à Bilbao, combat exceptionnels durant lequel ils reçoivent à eux deux dix oreilles, quatre queues et deux sabots en récompense de leur talent. Au cours de ce combat, Dominguin se blesse gravement, rouvrant la blessure reçue plus tôt à Valence, tandis que qu'Ordonez, lui, affirme définitivement sa supériorité en combattant avec virtuosité.

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