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Jean Tardieu

Jean Tardieu est un écrivain français –
surtout poète et dramaturge – né à Saint-Germain-de-Joux dans l’Ain en 1903 et
mort en 1995 à Créteil.

Il est issu d’une famille d’artistes :
son père est peintre, sa mère harpiste, ce qui le plonge dès un jeune âge dans
un monde d’émotions esthétiques où les formes picturales, musicales et
littéraires se voient accorder la même importance. Le milieu bourgeois dans
lequel il évolue lui permet de rencontrer Camille Saint-Saëns et Gabriel Fauré.
Il étudiera le droit puis les lettres. Sa vocation littéraire s’affirme
tôt ; enfant puis adolescent, il compose de la poésie et quelques pièces
de théâtre où il se montre inspiré par Verlaine et Valéry.

Avant la guerre, il travaille aux Éditions
Hachette ; après, la quarantaine passée, c’est à la radio qu’il se
distingue, où il occupe de nombreux postes dont directeur des programmes des
France-Musique à partir de 1954 et pendant dix ans.

Aux Décades de Pontigny, pendant
l’entre-deux-guerres, il rencontre entre autres écrivains André Gide et Jean
Paulhan, qui après avoir lu sa poésie l’aident à publier chez Gallimard en 1933
Le Fleuve caché, premier recueil de
poèmes de l’auteur, dont l’édition reprendra plus tard plusieurs autres
recueils du poète. L’atmosphère de ce recueil se retrouve dans celui d’Accents en 1939, entre le doute qui
habite le poète sur lui-même, l’effarement devant un être incompréhensible dans
ses manifestations, et le constat du sens fragile de toutes choses auxquelles
il faut en redonner.

En 1947, dans Jours pétrifiés, le poète devenu mature se libère de la rime et de
certaines de ses influences, entreprend le vers libre. Se livre dans le recueil
un combat avec le langage. Dans l’avertissement de l’ouvrage, Tardieu parle de
mots « tellement élimés que l’on peut voir le jour au travers ». Les
mots sont des « lieux communs […] difficiles à
manœuvrer », et le poète doit lutter pour leur rendre leur puissance
d’évocation. Mais ce tâtonnement du langage fait écho à l’imprécision des objets
eux-mêmes, tous supports d’un doute fatal chez l’homme. Résonne aussi avec la
crise existentielle que le poète connut jeune – en effet, à dix-sept ans, une
crise de schizophrénie lui fait connaître des troubles du langage – une
certaine angoisse à travers des mots tournant autour du vertige comme
« abîme », « chute », « obscurité »,
« nuit », « inconnu » qui reviennent régulièrement dans la
rubrique « Dialogues pathétiques ». Le recueil écrit sous
l’Occupation fait également office de porte-voix aux souffrances de l’homme dans
l’ultime partie « Dieu étouffés ». Déjà l’on sent une forme de foi et
d’optimisme imprégnant la poésie de Tardieu, qui persistera dans ses œuvres
suivantes.

La poésie française s’est toujours distinguée
par un style oratoire, emphatique, que ne goûte pas Jean Tardieu, plus voisin
de l’approche de son ami Francis Ponge ; chez eux les mots, les paroles
deviennent plus proches des choses.

L’écriture de Jean Tardieu se caractérise
aussi par l’humour, qui éclot parfois à l’occasion de variation phoniques, qui
donnent un tour vif également à sa prose, comme dans la pièce en un acte –
entre le théâtre et la poésie – Un mot
pour un autre
(1951) où dans un salon époque 1900 le Comte et Madame de
Perleminouze semblent se comprendre alors qu’ils parlent un langage obscur pour
le lecteur-spectateur. Tous les personnages y utilisent constamment un mot pour
un autre, mais le lecteur peut avoir recours aux didascalies pour pallier les
manques engendrés par la loufoquerie du propos.

Les poèmes de Monsieur Monsieur publiés la même année, selon E. Noulet, marquent
un jalon dans l’évolution du lyrisme français. Entre poésie et espièglerie,
Jean Tardieu annonce dans le prologue les deux messieurs qui vont bientôt jouer
aux philosophes devant le lecteur, deux « jocrisses » comme il les
appelle, chacun étant l’ombre de l’autre. La beauté de l’éternité devra frayer
avec le ridicule, et les « sentiments vrais » supporter d’être
« représentés par leur propre parodie ». Tel est le ton donné à ce
recueil qui sera salué par André Breton.

Dans sa poésie comme dans son théâtre, on
trouve chez Jean Tardieu les mêmes interrogations, des dialogues donc, et des
jeux de mots comme chez Ponge.

Dans Théâtre
de chambre
et Poèmes à jouer,
recueils de pièces de théâtre parus en 1955 et 1960, Jean Tardieu montre
combien la poésie peut être bien servie déclamée par des acteurs. Les pièces du
dramaturge se font là des « poèmes à jouer » où les mécanismes du
langage sont décortiqués à l’occasion de monologues, dialogues, litanies où le
vocabulaire se veut simple. Les pièces forment comme des concertos où les
thèmes s’enchevêtrent, connaissent la disparition, la répétition ou la
résurgence. On entend des échos de Raymond Queneau et de ses expériences
linguistiques. Si la fantaisie des pièces se prête aux jeux de mots, la
dimension orale évoque la poésie primitive et le texte acquiert par là un
aspect incantatoire. Mais outre le pur jeu sur le langage, l’auteur sait faire
office de satiriste, et telle pièce – après celles de même ton chez Molière ou
Courteline – peut être l’occasion de voir un guichetier se prendre pour un
métaphysicien. Certaines images frappent puissamment, comme celle de cette
femme – dans La Serrure –, observée
par un client dans une maison close, qui arrache ses chairs en même temps que
ses vêtements, ne révélant en sa nudité qu’un squelette. Ainsi, chez Jean
Tardieu le théâtre devient un moyen de renouveler la poésie. Mais en dépit du
rire provoqué à l’occasion de dialogues absurdes, c’est une certaine solitude
qu’expose aussi le poète-dramaturge, les affres d’une communication difficile
apparaissent derrière la bouffonnerie, l’ironie, la fausse candeur, la
goguenardise.

En 1972, le Grand Prix de l’Académie française
est décerné à Jean Tardieu. Le poète, en 1990, dans On vient chercher M. Jean, se disait déçu que son nom, pour
beaucoup, ne rimât qu’avec Un mot pour un
autre
, pochade peut-être trop connue qui ne permet pas, si l’on s’y arrête,
de découvrir tout à fait l’ampleur de l’entreprise littéraire de l’auteur.

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