L’inquiétante étrangeté et autres essais

par

Analyse de l'oeuvre

L’inquiétante étrangeté et autres essais est publié pour la première fois en 1925. Il a été traduit de l’allemand vers le français par Mary Bonaparte et E. Marty puis publié en français en 1987 (notre édition). Il convient de noter que les « autres essais » évoqués dans le titre renvoient à différents articles, extraits, publications (notamment Essais de Psychanalyse, Pour introduire le narcissisme, Abrégé de Psychanalyse) de Freud utilisés pour renforcer le postulat présenté dans L’inquiétante étrangeté. Essayer de les étudier serait se disperser, se répéter et courir le risque de soulever des ambigüités car certaines anecdotes permettent à l’auteur de nous montrer l’évolution de sa pensée et de son postulat. Comme nous l’avons indiqué plus haut, Freud aborde une multitude de sujets dans notre corpus. Seulement, la démarche est loin d’être délimitable et nous ne pouvons prétendre procéder à une analyse en identifiant des thèmes arrêtés sur lesquels nous appesantir.

La psychanalyse, son domaine de prédilection, est le sujet sur lequel s’ouvre notre corpus. La présentation faite par l’auteur nous permet de comprendre que nous ne sommes pas toujours des êtres conscients. Le philosophe établit qu’il existe un autre élément de notre psychologie qui est constamment présent au cours de notre existence. Il identifie cette partie de notre psychisme comme étant « l’inconscient » et accorde une légitimité et une certaine autorité à la psychanalyse. Freud estime que nos pensées, nos actes, nos habitudes et notre mode de vie existent en fonction d’un passé qui semble nous échapper parce que nous en ignorons la présence. Il affirme sans ambages que la nature humaine est régie en partie par cet inconscient qui nous échappe. Cette théorie nous amène à comprendre que nous ne sommes pas toujours responsables de notre façon d’agir. L’auteur identifie une zone d’ombre qui se situe dans une partie inaccessible de notre cerveau. C’est le début de la psychanalyse proprement dite.

Freud cherche à répondre à la question suivante : « Pourquoi le quotidien devient-il soudain si insolite ? » En posant cette question, il reconnaît que la zone d’ombre qui se trouve dans notre cerveau est digne d’intérêt, car sa présence se manifeste dans notre quotidien. Cette zone d’ombre, qui était jusque-là inexplorée, a une influence significative sur notre vie. Aussi, dans son postulat, il souligne : « L’adulte ne se défait jamais tout à fait de l’enfant qu’il fut et revit, sous des formes déguisées, ses premiers émois, désormais enfouis dans l’Inconscient, et néanmoins vivaces. Les lieux fréquentés, les personnes côtoyées évoquent toujours, de quelque manière, les divinités tutélaires (parents) et les espaces sacrés (maison familiale) du prétendu ‘vert paradis’. Vivre, c’est aussi revivre ce qui fut : voilà pourquoi les réalités les plus nouvelles peuvent procurer une impression de familiarité curieusement angoissante. » Cette assertion nous amène à l’idée motrice de l’auteur : « l’inconscient ». Il soutient que certains de nos souvenirs y sont enfouis, qu’ils refont surface à la moindre opportunité, et qu’ils se manifestent également dans nos actes. Selon lui, lorsque survient cette remontée de souvenirs, elle produit sur nous une impression de « déjà-vu ». En agissant pendant l’occurrence de cette remontée, nous avons alors l’impression de répéter des actes réalisés précédemment.

Freud poursuit son œuvre en s’intéressant à la nature de la littérature. Cet intérêt est centré sur le genre fantastique. Il soutient l’idée selon laquelle des récits relatant des faits hyperboliquement caricaturés réveillent bien des fois nos craintes. Freud appelle cette peur ancrée en nous « l’inquiétante étrangeté ». Ces récits de fiction parviennent souvent à mettre nos sens en alerte, et l’auteur s’interroge sur le « comment », ou les raisons de cette réaction. Autrement dit, comment un récit fictif peut-il déclencher en nous un tel mécanisme ? Il attribue une palme à Guy de Maupassant pour sa conception brillante de ce type de récit. À propos de l’inquiétante étrangeté, il souligne : « Les êtres les plus terrifiants (l’arracheur d’yeux d’Hoffmann) réveillent des peurs très communes (la crainte de perdre la vue) ; ou bien des situations banales se chargent peu à peu d’intense anxiété. » Il cherche en fait à établir une corrélation entre la psychanalyse et ce type de récit.

S’en suit un approfondissement de son étude. Il met alors sur pied une méthode qui lui permettrait de comprendre la genèse de cette inquiétante étrangeté. Afin d’atteindre cet objectif, il détermine le domaine de son enquête, précise sa démarche et énonce les éventuelles difficultés. Il débute par une recherche de l’esthétique de l’inquiétante étrangeté, sans pour autant s’attarder sur la notion de la beauté en elle-même, mais plutôt sur les émotions qu’elle produit. Il entreprend donc une étude de la psychanalyse du beau, en d’autres termes ; une psychanalyse des émotions. Dans le cas de la littérature, il s’agit d’effectuer une psychanalyse des émotions engendrées par des récits fictifs. Freud nomme ces émotions : les « mouvements affectifs ». Ces « mouvements affectifs » peuvent être définis comme étant le résultat d’émotions ressenties telles que l’anxiété, la joie, la crainte, l’amour… provoquées en nous par les histoires fictives. Après avoir ainsi délimité son domaine d’enquête, il recense les obstacles à la réalisation de sa tâche.

Comme nous l’avions déjà mentionné plus haut, l’enquête de Freud est dédiée aux « mouvements affectifs » qui s’opèrent en nous face aux récits fictifs. Seulement, le philosophe note que ces mouvements affectifs finissent par être « sublimés, affaiblis et assourdis », ce qui rend leur étude pénible. Il s’agit là d’une des entraves à son enquête. Les mouvements affectifs provoqués par les récits fictifs pourraient être chimériques, car ils ne seraient en fait qu’une vue de l’esprit. L’auteur parle d’une « construction expérimentale ». À cette difficulté vient s’ajouter le fait que les autres domaines du savoir ne se sont jamais vraiment penchés sur la question des « mouvements affectifs ». Freud estime que ces domaines se sont surtout intéressés aux émotions douloureuses.

Dans ce corpus, la méthode freudienne se situe dans un positivisme des premières heures. L’auteur s’efforce d’attacher des concepts réels à ces récits fictifs afin d’établir une relation entre la fiction et la réalité. Grâce à cette union, une corrélation semble se dessiner. Il ne s’agit que d’une hypothèse, ou d’une spéculation mise en scène pour interpréter le réel. Par conséquent, la méthode freudienne se bute ici encore à une nouvelle difficulté : l’objet d’étude – parce que ne renvoyant à rien de concret – semble être vraiment difficile à cerner par la science.

Plus loin, et dans un souci de faire correspondre le concept au vécu, l’auteur unit des figures mythologiques au concept de l’inquiétante étrangeté. Ces figures qui sont celles d’Œdipe, du narcissisme (Narcisse) et d’Ulysse, renvoient toutes trois à des affects.

À propos du complexe d’Œdipe, il souligne que la castration engendre chez la fille et chez le garçon des émotions différentes. Il estime que le complexe de castration, parce que l’on y retrouve la mort de l’autre personnage ; du sexe opposé, établit la relation qui le lie au complexe d’Œdipe. Le paradoxe, l’ambigüité des sentiments illustrent le désordre engendré par le complexe d’Œdipe. Selon l’auteur, la crainte que le garçon a de son père et l’amour qu’il éprouve pour sa mère traduisent les différents affects qui s’opèrent dans le psychisme. Cette interprétation littéraire a pour but de justifier la création en nous de différentes émotions face aux œuvres de fiction, parce que le jeune garçon vit dans la crainte de découvrir des sentiments qu’il éprouverait pour son père, et cette crainte le plonge dans une incertitude incessante. C’est pour cette raison que l’auteur assimile ces affects au complexe d’Œdipe. Tout comme le jeune garçon, nous sommes sans cesse plongés dans des affects qui s’opposent et cet état de choses provoque en nous l’inquiétante étrangeté.

Quant au narcissisme, Freud l’aborde sous trois angles différents. Le narcissisme renvoie à un dédoublement de la personne à cause de « l’amour porté à l’image de soi-même ». Dans la mythologie grecque, Narcisse (ce jeune homme d'une grande beauté qui fut séduit par sa propre image reflétée par l'eau d'une fontaine et mourut d'une passion qu'il ne pouvait apaiser. À l'endroit de sa mort poussa la fleur qui porte son nom) est l’illustration parfaite du narcissisme. Cet amour nombriliste se manifeste dans la relation que le moi entretient avec « l’univers, [les] autres, [le] soi ». Au niveau de la relation avec l’univers, l’homme croit être l’alpha et l’oméga du monde. Pour lui, tout s’y déroule selon son souhait, son bon vouloir. Cette opinion se confirme dans la relation que nous entretenons avec la nature et les animaux. Nous nous considérons comme les maîtres de l’univers, au sommet de la chaîne alimentaire. Ensuite, dans la relation avec soi-même, le narcissisme, le moi prend le dessus. Ce moi rejette ce qui ne lui profite pas et n’écoute que ce qu’il aspire à devenir. La psychanalyse freudienne introduit ici le concept du « surmoi ». Ce surmoi est la somme de tout ce que nous détestons en nous ; d’où le dédoublement. Freud parle ici d’un « mécanisme de projection ». Enfin, dans la relation avec autrui, le moi devenu adulte rejette cet autre moi, ce vis-à-vis face auquel il est mal à l’aise. Cette classification, fruit de la théorie freudienne, nous montre la relation entre la littérature et les émotions. Seulement, personne ne peut clairement délimiter la frontière entre réalité et fiction.

Quant à Ulysse, le troisième personnage de la mythologie grecque qu’utilise Freud afin de décrire l’esprit humain, il se rapporte à la mort. En effet, Ulysse est impatient mais appréhende à la fois le retour au pays natal. Son avenir y est incertain mais il veut quand même revoir la terre qui l’a vu naître et la femme qui n’est peut être plus la sienne. Ce royaume dont il a peut être perdu la tête lui manque néanmoins. Ulysse et son rapport à la mort est surtout représenté par le linceul que Pénélope, sa bien-aimée tisse le jour mais défait la nuit, afin de faire patienter ses prétendants. Ainsi, l’esprit humain, à l’image d’Ulysse veut très souvent recourir « aux divinités tutélaires (parents) et aux espaces sacrés (maison familiale) » mais par crainte de se rabaisser (narcissisme) ou encore d’y découvrir un amour trop poussé pour un parent et une haine pour l’autre (Œdipe), nous nous retenons. Nous comprenons dès lors que les trois personnages mythologiques utilisés par Freud pour décrire l’esprit humain ne se succèdent pas mais coexistent en nous.

Tous ces différents affects présents dans l’esprit humain sont renforcés par la littérature existante sur la nature de nos affects. Freud souligne à cet effet : «Dans la fiction, bien des choses ne sont pas étrangement inquiétantes qui le seraient si elles se passaient dans la vie », et inversement : « Dans la fiction, il existe bien des moyens de provoquer des effets d’inquiétante étrangeté qui dans la vie n’existent pas. » L’auteur essaie de décrypter les différentes émotions endormies dans le psychisme de l’être humain, d’où la psychanalyse freudienne qui se propose d’étudier scientifiquement ces mouvements affectifs qui sont tributaires de l’inconscient. Freud s’interroge sur les émotions, sur les images refoulées et sur les causes qui peuvent les ramener à la surface.

En définitive, nous pouvons dire que notre corpus revêt une importance capitale pour la compréhension de la théorie freudienne. Freud y établit les bases de sa théorie et de sa conception de la psychanalyse. Cet ouvrage hermétique n’en est pas moins caustique, car il étudie des aspects du quotidien jusque-là méconnus et porteurs de nombreuses informations.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Analyse de l'oeuvre >