La Plage d'Ostende

par

Résumé

Jacqueline Harpman, romancière belge morte en 2012, pratiquait, à côté de l’écriture romanesque, la psychanalyse sous toutes ses formes, des plus répandues aux plus expérimentales. Son intérêt pour cette discipline se ressent dans ses romans. Dans Orlanda (1996) par exemple, Harpman narre les aventures d’une femme dont la partie masculine de l’âme va vivre dans un corps d’homme – c’est comme si Harpman incarnait par le fantastique une situation que la psychanalyse trouve enfouie dans les recoins les plus sombres de l’inconscient humain. La Plage d’Ostende, qui raconte comment une fille de 11 ans procède pour séduire un homme de quatorze ans son aîné, s’inscrit également dans cette lignée.

 

            1 – L’ANNONCE

 

            Émilienne, narratrice et personnage principal, a 11 ans. In medias res, le récit s’ouvre sur la phrase affirmative suivante : « Dès que je le vis, je sus que Léopold Wiesbeck m’appartiendrait. » Léopold Wiesbeck a 25 ans. Il ne remarque pas Émilienne, son attention étant plutôt attirée par Anita, la mère d’Émilienne, qui, du reste, est une belle femme. Les trois personnages en présence accueillent Mme van Aalter, charismatique et grande artiste et mécène. De retour dans sa chambre, Émilienne rêvasse, essaie de se faire belle (ce qui réjouit son entourage qui n’attend que son éveil à la féminité), entame une relecture analytique des romans qu’elle a aimés pour savoir comment écrire une histoire. Elle décide, après relecture de quelques grands classiques, qu’il lui faut préciser le caractère de ses personnages ; elle décrit donc le passé de ses parents, et par extension le sien. On apprend au passage que son père est en retrait, mais aimant et soucieux. Elle s’attarde plus précisément sur le portrait de sa mère, qui nous apparaît comme une grande comédienne ratée. Elle abandonne sa carrière au profit de son mariage, sans rancune.

Comme Émilienne s’ennuie dans le quotidien, à l’école, elle imagine qu’elle retrouve Léopold. Sa meilleure amie, Colette, ne comprend pas du tout ses nouveaux jeux. Émilienne devient plus attentive au monde, aux conversations des adultes. À table, ses parents et Mme van Aalter songent à faire peindre un portrait d’Anita par Léopold pour remplacer les mauvaises peintures qui ornent les murs du foyer. Émilienne, suite à cette discussion, décide d’en apprendre davantage sur la peinture et dévore des livres d’art. Léopold refuse la mission car il ne se conçoit pas comme un portraitiste.

Émilienne continue son exploration des problématiques adultes et découvre de nombreuses choses sur sa propre situation, résout de nombreuses questions qu’elle ne s’était jamais posées jusqu’alors.

La Seconde Guerre mondiale éclate. Émilienne et sa famille sont juifs. Ils doivent se cacher. Émilienne passe des heures et des heures dans la salle de bains, et s’absorbe dans la contemplation de son propre corps ; elle veut pouvoir rivaliser avec les autres femmes, qu’elle épie d’ailleurs quand elles s’approchent de Léopold. Léopold devient un habitué de la maison, et Émilienne traîne toujours autour de lui, le dévore des yeux. Un jour, il propose à la famille de visiter son atelier. Quand tous arrivent dans l’atelier, ils surprennent une scène inattendue : Laurette, une jeune femme mariée, sort de la chambre de Léopold. Émilienne comprend qu’elle a des rivales de taille, et que son entreprise de séduction va être plus que laborieuse.

 

            2 – GENVAL

 

            Le père fait visiter à Anita et Émilienne une maison près du lac de Genval. Ils finissent par l’acheter. Émilienne aime cette maison. Plus tard, ils y font une réception pour que leurs amis puissent voir leur nouvelle acquisition. Léopold est charmé par la lumière, et veut y séjourner quelque temps. Émilienne est ravie. Malheureusement, il souhaite venir en juillet, et c’est le mois où la famille va à la mer. Émilienne est partagée entre le désir d’être près de lui pendant un mois, et le choix plus raisonnable de se tenir à l’écart en attendant d’être femme. En attendant, elle se démène : elle veut être belle et travaille son corps, son visage, ses postures, ses habits. Quand la famille rentre à Genval en août, Léopold est parti, en laissant une toile, qu’Émilienne déteste par principe.

Émilienne s’inquiète de voir Léopold s’éprendre d’une certaine Georgette, jeune femme très belle, qu’elle hait dès le premier abord. Assister à leur rencontre est un supplice. Le temps passe, et Émilienne ravale sa douleur pour côtoyer Georgette de près – elle est comme indirectement amoureuse d’elle. Georgette, bientôt, reçoit une bourse d’études et doit partir.

Mme van Aalter, qui se comporte le plus souvent comme l’imprésario de Léopold, lui conseille de se prendre en main et d’arrêter de vivre sa vie miséreuse pour viser de plus hautes ambitions. Pour cela, elle lui propose de se marier avec une femme riche, ce qui lui permettrait de laisser tomber les petits métiers chronophages pour dédier toute son énergie à la création. Émilienne, à tout hasard, demande à son père si elle-même ne serait pas riche.

           

            3 – LE MARIAGE

 

            Mme van Aalter choisit une certaine Blandine, dont les parents viennent de mourir dans un accident de voiture, et qui est dotée d’une fortune de plus de dix millions. Émilienne ne la déteste pas, car elle sait qu’elle n’est que l’instrument d’un vaste plan de carrière plutôt cynique. Émilienne découvre aussi qu’une ligne de bus à la sortie du lycée peut l’amener tout près de l’atelier de Léopold. Elle y va régulièrement, et agit en parfaite assistante. Comme elle passe tout son temps à ses côtés, l’entourage commence à s’inquiéter. Un jour, Anita lui demande si elle est amoureuse. Émilienne parvient à esquiver la question en feignant d’être nigaude. De la même façon, elle trompe Mme van Aalter et Laurette. Émilienne décide de ne rien changer à ses habitudes.

L’hiver est rude, et la mer du Nord gèle. Tous les personnages décident de partir un weekend à Ostende. Sur la plage, Léopold et Émilienne se promènent seuls. Léopold est émerveillé par les couleurs, et il veut en garder une trace. C’est Émilienne qui trouve la bonne combinaison de couleurs pour obtenir le même gris que celui du ciel. Dans le train du retour, Léopold demande Blandine en mariage. Le mariage a lieu quelques mois plus tard, Émilienne n’y assiste pas. Elle reçoit une première lettre d’amour, de la part d’un camarade lycéen. Elle s’en fiche absolument.

 

            4 – LA PLAGE D’OSTENDE

 

            Léopold vient tous les dimanches à Genval. Un nouvel hiver arrive, et cet hiver gèle le lac de Genval. Léopold est fasciné. Il vient loger dans la maison de Genval avec Blandine pour les vacances de Noël. Blandine est très mécontente. Émilienne est secouée, c’est la première fois qu’elle va vivre si longtemps dans la même demeure que celui qu’elle aime. Elle se résout à sortir de sa chrysalide, à devenir une véritable femme. À la surprise générale, Léopold, face au lac de Genval, peint la plage d’Ostende. Un jour, alors que le père est absent, et qu’Anita et Blandine partent faire les magasins, Émilienne enfile ses habits les plus féminins, déterminée à séduire Léopold. La manœuvre est un succès, Léopold est sous le charme de cette jeune femme qui s’est façonnée pour lui plaire entièrement. Ils font l’amour.

L’amour d’Émilienne et de Léopold est puissant. Ils décident de le vivre pleinement, mais en le cachant aux autres. Anita et Blandine rentrent. Blandine tombe malade, Émilienne suppose qu’elle a senti quelque chose entre elle et Léopold. Les deux nouveaux amants se dévorent du regard mais n’ont que peu d’occasion de consommer leur amour. Comme Blandine est clouée au lit, les deux femmes ne sortent plus. Heureusement, Anita incite Émilienne à faire des promenades car elle s’inquiète pour sa santé. Émilienne se fait accompagner par Léopold, et dans les chemins les plus reculés, ils font l’amour.

Le weekend approche, des invités arrivent. Mme van Aalter se réjouit de constater que Léopold est en train de peindre son premier chef-d’œuvre.

 

            5 – LA CHAMBRE MAUVE

 

            Pendant les deux années qui suivent, Léopold et Émilienne continuent de s’aimer sans vraiment pouvoir s’étreindre. Émilienne rapporte l’ivresse apportée par ces ponctuelles occasions d’amour, la plupart du temps dans l’atelier de Léopold, et la frustration de devoir faire semblant d’être innocente. Hélas, Blandine se met à fréquenter plus assidûment l’atelier, et il n’est plus question pour Émilienne d’y venir si régulièrement. Léopold et Émilienne, « amants sans lit », se voient dans des cafés miteux.

Léopold fait sa première exposition, tous les tableaux sont vendus – La Plage d’Ostende est acheté par le père d’Émilienne. Émilienne prend la décision, pour tuer les éventuels soupçons, d’épouser un autre jeune homme. Aux fiançailles de Colette, elle examine les prétendants.  Les soupçons de Mme van Aalter, pourtant, redoublent. Elle voit clair dans le jeu d’Émilienne, et la compare à Mme de Merteuil. Un jour, elle la prend à partie dans une pièce isolée de la maison de Genval. Les deux femmes (maintenant, Émilienne a 18 ans) parlent à tombeaux ouverts, et sortent de la discussion avec davantage d’estime chacune pour son adversaire. Léopold commence à avoir des remords. Émilienne demande conseil à sa grand-mère pour choisir un mari. Elle lui conseille de séduire Charles Badureau, un polytechnicien un peu bêta mais financièrement prometteur. Émilienne révèle ses desseins à Léopold. De prime abord, il refuse violemment. Puis, à force d’arguments, l’idée le séduit. Charles Badureau fait sa demande en tremblant. Malgré la cruauté d’Émilienne, le mariage est fixé. Le jour du mariage, Émilienne est sinistre, les femmes de la famille lui expliquent qu’elle peut encore tout annuler. Le mariage se passe comme il faut.

 

            6 – GEORGETTE

 

            Émilienne et Charles partent en voyage de noces à Amsterdam. Léopold est très jaloux. Émilienne et Charles ne s’entendent, naturellement, pas bien. Charles rêve d’en faire une parfaite femme au foyer, Émilienne tient à sa liberté. Cependant, Émilienne joue très bien le jeu lorsqu’ils sont dans des lieux de sociabilité.

Georgette revient d’Amérique. Elle est ravissante, et mariée. Blandine et Émilienne meurent de jalousie. Émilienne, pour punir les regards enflammés de Léopold, ne va plus le voir pendant quelques jours. Quand il la retrouve, il lui fait une scène, lui jure qu’il n’est plus du tout amoureux de Georgette, et la supplie de ne plus jamais s’absenter sans prévenir. Georgette est toujours éprise de Léopold et essaie de le reconquérir, en vain. Le mari de Georgette, lors d’un repas mondain, convainc Charles que son avenir est en Amérique. Automatiquement, Émilienne doit le suivre. Les adieux avec Léopold sont déchirants.

 

            7 – REYKJAVIK

 

            Les désaccords entre Émilienne et Charles ne font que s’amplifier en Amérique. Un jour, un bel homme fait irruption dans la vie d’Émilienne, Gustave Henderson. C’est la première fois qu’elle a envie d’un homme qui ne soit pas Léopold. Léopold lui envoie quelques lettres maladroites. Le manque est trop fort. Émilienne donne rendez-vous à Léopold à Rome. Le rendez-vous est manqué. Ils se donnent à nouveau rendez-vous, cette fois-ci à Reykjavik. Ils font l’amour passionnément pendant tout le temps qui leur est imparti. À son retour, Émilienne ment à Charles. Charles est résolu à savoir où elle était. Parallèlement, Georgette remarque qu’Émilienne s’approche un peu trop près de Gustave Henderson, qu’elle convoite également. Elle va la défier, et lui laisse entendre qu’elle l’a volontairement amenée en Amérique, par le biais de son mari, pour l’éloigner de Léopold. Émilienne a d’autant plus envie de la priver de Gustave. Émilienne, pendant plusieurs semaines, s’amuse avec Gustave, l’excite sans jamais le satisfaire. Charles, alerté par Georgette, est jaloux. Gustave finit par obtenir ce qu’il veut, il fait intensément l’amour à Émilienne, jouit en elle et lui demande de quitter son mari. Émilienne ne veut pas, et le congédie. Charles, dont la fureur est toujours excitée par Georgette, veut qu’Émilienne lui rende des comptes. Émilienne est enceinte. Elle veut avorter mais n’en a pas les moyens.

 

            8 – L’EXIL

 

            Émilienne garde l’enfant, en laissant penser qu’il est de Charles. Un jour, Émilienne reçoit un télégraphe qui lui annonce que sa grand-mère a fait une attaque et qu’elle va bientôt mourir. Elle retourne immédiatement en Belgique. La grand-mère meurt le lendemain. Émilienne reste quelques jours à Bruxelles, au grand dam de Charles. Léopold est à Paris pour une exposition, Émilienne le rejoint. Ils y vivent des jours intenses et passionnés, et Léopold, pour la première fois, n’a pas peur d’afficher leur relation. Ils ne se cachent pas et, de fait, ils suscitent un certain nombre de ragots. Ils décident de tout avouer à Blandine. Blandine est sans réaction. Émilienne décide de rester vivre en Europe, en laissant sa fille, Esther, en Amérique.

 

            9 – RUE RODENBACH

 

            Émilienne emménage seule rue Rodenbach. Elle révèle à ses parents qu’elle a une liaison avec Léopold, Anita est choquée. Son père lui offre un travail de professeure à l’université. Charles, depuis l’Amérique, se comporte gentiment. Blandine souffre, bien que Léopold soit toujours correct avec elle. Une routine s’installe : Émilienne partage sa vie entre travail rigoureux et vie auprès Léopold, dont elle est désormais la maîtresse officielle. Émilienne se lasse de cette petite vie, et souhaite faire fortune. Son père lui conseille d’ouvrir une galerie d’art. Mme van Aalter accepte de l’aider. Émilienne achète un vieux cinéma populaire dans un quartier où personne ne va, et des œuvres d’artistes encore inconnus. D’abord paniquée face à son vieux cinéma délabré, Émilienne retrouve l’espoir quand Léopold lui montre que la beauté est toujours dans le lieu.

           

            10 – L’HÔTEL HANNON

 

            Grâce à l’aide de Mme van Aalter, la galerie d’art d’Émilienne est consacrée dès son ouverture. Blandine se rapproche innocemment d’Albert, l’un des peintres grognons dont Émilienne vend les toiles. Georgette vient mesquinement rendre visite à Émilienne. Elle est déchue et disparaît. Le père d’Émilienne revend la maison de Genval pour acheter l’hôtel Hannon pour qu’Émilienne puisse vivre dans un endroit plus confortable.

 

            11 – LES MORTS

 

            Émilienne et Léopold emménagent et leurs premiers mois sont heureux. Leur entourage est ému, et leur fait des cadeaux d’une grandeur symbolique inestimable (le père, par exemple, offre La Plage d’Ostende au couple). Mais, rapidement, la mort dévaste l’entourage du couple. C’est d’abord une amie qui meurt. Puis c’est Anita. Puis Charles (Esther rejoint donc le foyer). Puis Laurette. Puis Mme van Aalter. Parallèlement à toutes ces morts, Esther grandit et devient une comédienne talentueuse.

 

            12 – LA MORT

 

            Dans cet avant-dernier chapitre, c’est Léopold qui meurt. Émilienne décrit ses derniers moments de vie, puis son agonie poignante.

 

            13 – LA DÉPLORATION

 

            Émilienne souffre, elle refuse d’assister aux funérailles. Ses cahiers sont découverts. Elle avoue au bout du compte écrire pour arrêter le cours du temps, car plus les jours passent et plus elle se voit éloignée du souvenir de Léopold. Dans la dernière phrase, elle regrette sa jeunesse perdue.   

 

            Ce que nous disions en introduction du rapport entre la psychanalyse et la fiction chez Jacqueline Harpman se formule clairement dans le dernier tiers du roman dans la phrase : « je savais que la mémoire est une caverne obscure où rien ne se perd et où tout se transforme ». Émilienne écrit sa jeunesse alors qu’elle est vieille, et tout le livre repose sur un travail de réminiscence, sur un travail, en somme, d’autopsychanalyse. 

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Résumé >