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Le Complexe de Di

par

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Dai Sijie

Dai Sijie – le nom de
famille est Dai – est un cinéaste et romancier d’origine chinoise, écrivant ses
œuvres en français, né en 1954 à
Putian (province côtière de Fujian) au sud-est de la Chine, dans une famille
bourgeoise. Ses deux parents sont médecins et se retrouvent en prison dans le
cadre de la révolution culturelle
qui commence en 1966. Dai Sijie pour sa part est envoyé en 1971 dans un camp de
rééducation
dans un village peu accessible des montagnes de la province du Sichuan. Il découvre sur place la littérature française à travers les livres interdits que possède un
rééduqué dans une bourgade voisine. Il ne rentre chez lui qu’en 1974 et reprend
le lycée. En 1976, Mao Zedong meurt et Dai Sijie commence des études d’histoire de l’art chinois à
l’université ; il étudie par ailleurs le français puis entre dans une
école de cinéma. Lauréat d’un concours national, il obtient une bourse qui lui
permet d’aller étudier en France en 1984. Il y suit des cours à l’université
Paris-I avant d’entrer à l’IDHEC (Institut
des hautes études cinématographiques). Il se lance dans l’écriture de scénarios
et de romans en français et réalisera plusieurs courts-métrages dont un en
Chine. Son premier long-métrage, Chine ma
douleur
, qu’il a dû tourner en France en raison d’une interdiction de
tournage en Chine, reçoit le prix Jean-Vigo en 1989 ; mais ses films
suivants sont des échecs commerciaux.

En 2000, Dai Sijie publie à 46 ans chez Gallimard son premier roman, Balzac et la Petite Tailleuse
chinoise
, à la teneur autobiographique.
Le récit a pour cadre la montagne du Phénix du Ciel dans la province du
Sichuan. Le narrateur, un adolescent de dix-sept ans fils de médecins, y a été
envoyé en rééducation en 1971 pendant
la révolution culturelle en tant qu’« intellectuel ». Il a pour ami
Luo, dix-huit ans, auparavant son voisin de palier, de tempérament moins
réservé. Entre les tâches agricoles et le travail à la mine le cadre est peu
propice à l’épanouissement, mais les talents de conteur de Muo, qui raconte
notamment au chef du village les films qu’il est chargé d’aller voir en ville,
valent aux adolescents l’estime des villageois. Deux événements viennent
marquer leur vie dans les montagnes : la découverte d’une valise pleine de
livres interdits de grands auteurs
du XIXe siècle chez le Binoclard, un autre garçon en rééducation,
parmi lesquels ceux de Balzac, et la rencontre de la fille du tailleur, la plus
belle femme de la montagne que déflorera Muo et qui s’épanouira en découvrant
la conception balzacienne de la femme avant de décider de partir pour la ville.
L’œuvre se situe donc au croisement de plusieurs cultures et fait appel à des
éléments de l’histoire chinoise, montrant par exemple que seuls les livres
d’économie marxiste étaient autorisés durant la révolution culturelle, et illustrant
le sort réservé à ceux considérés comme des « intellectuels » par le
régime d’alors. Le tempérament des héros, volontaires et combattants, vient
cependant désamorcer toute dimension seulement tragique. Les livres
apparaissent dans le récit comme des témoins et des pédagogues capables de
transmettre des valeurs ainsi que l’exemple d’autres vies possibles. Le roman
connaît un grand succès et se voit rapidement traduit en plus de vingt-cinq
langues ; il est disponible en chinois en 2003. Dai Sijie adapte lui-même
son œuvre au cinéma en 2002, en langue chinoise, rencontrant à nouveau un
succès critique et public. Après quelques modifications, la diffusion du film sera
autorisée en Chine.

Le deuxième roman de Dai
Sijie, paru en 2003, qui remporte le
prix Femina, est un nouveau succès. Muo, myope et puceau, doté d’un solide esprit
chevaleresque, y figure le premier psychanalyste
chinois
qui, de retour dans son pays suite à sa formation en France, veut chercher
à faire libérer sa fiancée, emprisonnée pour avoir divulgué des photos
interdites. À cette fin, il doit partir en quête d’une femme vierge pour
amadouer le juge Di, lequel, tyrannique et lunatique, souffre d’un monstrueux
complexe. L’odyssée de ce psychanalyste ambulant à travers la Chine, qui découvre
notamment l’âpreté des sentiments, forme un roman d’initiation plein de fantaisie
et de poésie.

En 2007 Dai Sijie fait
paraître Par une nuit où la lune ne s’est pas levée, roman dans lequel
un jeune sinologue de père français raconte à une Française venu à Pékin
étudier le chinois sa quête d’un manuscrit
mystérieux
sur rouleau de soie écrit dans une langue inconnue. Cette trame
première est prétexte à l’emboîtement de
nombreux récits
dans des espace-temps différents au cours desquels le héros
se perd et se retrouve au gré de l’entrecroisement de plusieurs destins. Dai
Sijie évoque ici l’histoire de la Chine et
du bouddhisme et conte les beautés
de la langue écrite ou calligraphiée.

À nouveau en 2009 Dai Sijie
joue sur l’emboîtement des récits dans L’Acrobatie aérienne de Confucius,
récit plein de fantaisie et d’humour. L’histoire première est celle
d’un empereur chinois du XVIe siècle qui, craignant les complots,
vit toujours entouré de quatre sosies. À l’hiver 1521, une bataille contre des
soldats birmans lui vaut un étrange butin : une créature muette d’une
espèce inconnue, noire de la tête aux pieds. Impossible de se prononcer sur la
signification de ce que l’on cherche à interpréter comme un présage ou un défi
du ciel… Toujours est-il que l’étrange créature devient prétexte au
déclenchement de nombreuses péripéties
rocambolesques
qui illustrent à nouveau la veine comique de l’art de Dai Sijie.

En 2011 dans Trois
vies chinoises
Dai Sijie évoque les parcours de plusieurs personnages
dans le cadre de l’île de la Noblesse, où viennent s’échouer tous les déchets
électroniques du monde dit moderne. L’évocation d’une catastrophe écologique est donc ce qui fait le lien entre trois histoires très sombres. La première
concerne un adolescent de treize ans atteint de progéria qu’on achète
mystérieusement à sa tante. Dans la seconde, une lycéenne soupçonne son père,
qui rêve de voir sa fille unique devenir patineuse, d’être pour quelque chose
dans la disparition de sa mère, laquelle a contracté un cancer après avoir
travaillé au recyclage des métaux, et perdu la mémoire du fait d’une
intoxication au plomb. Dans la troisième histoire, une femme se fait aider de
son fils cadet pour forger une chaîne dont on sait qu’elle servira à attacher
un  homme.

 

La littérature de Dai Sijie se distingue par son caractère poétique. L’écrivain-cinéaste sait
peindre des tableaux complexes fonctionnant
sur un mode impressionniste. De
nombreux jeux sur les couleurs, les sonorités parcourent ses œuvres, qui
abondent également en métaphores et personnifications. S’il évoque souvent des
situations difficiles, son art n’en perd donc rien en délicatesse ni en
harmonie. Avec d’autres auteurs exilés comme Jorge Semprún ou Andreï Makine par
exemple, Dai Sijie est l’exemple d’un auteur proposant un entre-deux fécond
entre plusieurs cultures, mêlant des éléments culturels du pays de ses racines,
la Chine, comme de son pays d’adoption, qui lui fournit aussi sa langue
d’expression.

 

 

« Durant tout le mois
de septembre, après notre cambriolage réussi, nous fûmes tentés, envahis,
conquis par le mystère du monde extérieur, surtout celui de la femme, de
l’amour, du sexe, que les écrivains occidentaux nous révélaient jour après
jour, page après page, livre après livre. Non seulement le Binoclard était
parti sans oser nous dénoncer mais, par chance, le chef de notre village était
allé à la ville de Yong Jing, pour assister à un congrès des communistes du
district. Profitant de cette vacance du pouvoir politique, et de la discrète
anarchie qui régnait momentanément dans le village, nous refusâmes d’aller
travailler aux champs, ce dont les villageois, ex-cultivateurs d’opium
reconvertis en gardiens de nos âmes, se fichèrent complètement. Je passai ainsi
mes journées, ma porte plus hermétiquement verrouillée que jamais, avec des
romans occidentaux. Je laissai de côté les Balzac, passion exclusive de Luo, et
tombai tour à tour amoureux, avec la frivolité et le sérieux de mes dix-neuf
ans, de Flaubert, de Gogol, de Melville, et même de Romain Rolland. »

 

Dai Sijie, Balzac et
la Petite Tailleuse chinoise
, 2000

 

« Le jour se levait à
peine, le chemin de sable minutieusement balayé, sans une feuille morte,
scintillait sous mes pieds nus, et chacun de mes pas, je le sentais, était un
acte de méditation. Avec son sable et ses quelques pierres posées çà et là comme
au milieu des cendres éteintes, unies, finies, refroidies des passions, sans
une seule étincelle de braise risquant de se rallumer, le petit sentier
ressemblait à la vie de qui l’empruntait. Peut-être son créateur voulait-il
ainsi nous rappeler que nos empreintes disparaîtraient tels les beaux jours de
notre vie, au premier coup de vent, sans laisser la moindre trace. »

 

Dai Sijie, Par une
nuit où la lune ne s’est pas levée
, 2007

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