Le rire

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Analyse de l'oeuvre

Le rire. Essai sur la signification du comique, écrit par Henri Bergson, a été publié en 1900. Le titre de l’œuvre est très révélateur dans la mesure où l’auteur y traite du rire et surtout du comique qui est le principal thème. Bergson définit le rire comme un trait faisant partie de la nature humaine. Il estime que le rire est propres aux humains et que nous sommes les seuls êtres a éprouvé cette sensation. Il met l’emphase sur le rire provoqué par le comique.

De manière général, le comique est un caractère, l’attribut de quelque chose qui est drôle, risible. Le rire et le comique semblent dès lors indissociables. L’auteur cherche à comprendre, il met sur pied une méthode qui va lui permettre de saisir le fondement des mécanismes qui aboutissent au comique. Il analyse les différentes formes par lesquelles le comique s’exprime. Le rire qui part d’une situation comique est le résultat de l’environnement dans lequel nous nous trouvons, il ne naît pas ex-nihilo. Par conséquent, il a une portée sociale. Le rire a une portée salvatrice, il vient apporter une dose de bonheur parce qu’il met fin à cette raideur qui caractérise notre quotidien. L’auteur veut aussi cerner la signification du rire. Il le considère comme un remède, un « raidissement contre la vie sociale » (P. 60), un refus d’adhérer machinalement à notre morne quotidien. La source du rire est notre environnement, le monde dans lequel nous existons, la sphère dans laquelle nous évoluons. Dans le but de comprendre les mécanismes du rire, l’auteur identifie trois points saillants qu’il considère fondamentaux dans l’analyse du rire. Le premier point, la première observation qu’il fait est la suivante : le rire est un trait que seuls possèdent les êtres humains. Seuls les hommes sont appelés à faire l’expérience du rire, c’est un élément que la nature a fait propre à eux : « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain…expression humaine.» (P. 10). Les hommes sont les seuls à pouvoir rire des choses qui leur rappellent leur humanité.

La deuxième observation est liée à « l’insensibilité qui accompagne d’ordinaire le rire » (P.10). L’auteur souligne que le rire est détaché de toute émotion : sympathie, pitié… Pour lui, rire et émotion ne vont pas de paire. Pour que l’un puisse se produire, l’autre doit lui céder la place car les deux ne peuvent se produire au même moment : « Le rire n’a pas de plus grand ennemi que l’émotion. Je ne veux pas dire … faire taire cette pitié. » (P. 10-11).

La troisième et dernière observation est celle qui considère le rire comme étant l’expression d’un cercle, d’un groupe : « Il semble que le rire ait besoin d’un écho. … Notre rire est toujours le rire d’un groupe. » (P. 11). Le rire évolue à l’intérieur d’une « famille ». Il n’est pas le fruit d’une seule personne car si « franc qu’on le suppose, le rire cache une arrière-pensée d’entente, je dirais presque de complicité, avec d’autres rieurs, réels ou imaginaires. » (P. 11). Il estime donc que la plupart du temps, nous ne rions jamais seul, le rire est comme un virus qui se transmet automatiquement d’une personne à une autre. Cette idée n’est pas propre à Bergson car de manière générale, on a souvent tendance à dire que le rire est contagieux. Le rire vient de l’interactivité entre les hommes, des échanges, des relations qu’ils entretiennent, d’où la portée, la fonction sociale du rire.

En effet, le rire a une fonction sociale car sans elle, les hommes seraient victime d’une « raideur mécanique ». Bergson souligne donc à cet effet : « Toute raideur du caractère, … d’une excentricité enfin. […] Cette raideur est le comique, et le rire en est le châtiment. » (P. 16). La dernière phrase de cette citation permet à l’auteur de présenter de façon très poétique sa manière de concevoir la différence entre comique et rire. De plus, l’on constate qu’il assigne au rire une fonction salvatrice : il extirpe les hommes de l’ennui, de la torpeur, de la morosité de leur quotidien. Le rire débarrasse les hommes des soucis qui les plongent souvent dans l’inertie, dans une raideur robotique. Il rend aux hommes leur humanité dans la forme et l’expression la plus exaltée. Il donne aux rapports humains une dose de sociabilité sans laquelle nous serions tous semblables à des animaux. Le rire est une réponse, un mécanisme de défense contre la monotonie du tissu social. Bien qu’ayant joliment établit une différence entre rire et comique, les deux ne peuvent être conçus de manière dissociable d’où l’intérêt marqué de l’auteur pour le comique.

Bergson s’attarde sur les manifestations les plus pertinentes du comique. L’auteur s’interroge et analyse les différentes caractéristiques du comique. D’abord, il cherche à établir une différence entre les différents types de comique. Après avoir mené une énumération exhaustive sur ces différents types, il s’attarde sur deux. Si dès le début de cette œuvre, le lecteur se sent au théâtre, cette impression est encore plus marquée lorsque Bergson s’attarde sur le comique des mouvements et le comique de situation. Une foule d’exemples extraites des chefs-d’œuvre de comédie nous viennent alors à l’esprit. Il s’épanche sur le comique des mouvements car il estime que c’est le plus récurrent dans notre existence. Le comique des mouvements porte donc sur nos actions quotidiennes : « Les attitudes, gestes et mouvements du corps humain sont risibles dans l’exacte mesure où ce corps nous fait penser à une simple mécanique. » (P. 20). Bien que se référant à la vie comme une mécanique dans la citation précédente, Bergson ne veut pas que le lecteur reste sur cette image. Il souligne qu’il est intéressant de prendre en considération tous les éléments qui enlèvent à la vie cet aspect mécanique. Il effectue donc trois observations très pertinentes. La première présente la vie comme une continuité, il n y a pas de répétition possible, c’est un incessant continuum qui s’écoule sans fin. Et comme elle s’écoule toujours, c’est-à-dire qu’elle va toujours de l’avant, il n’est pas toujours évident d’effectuer un feedback, il est parfois difficile de faire des retours en arrière ; preuve que la vie est loin d’être statique. Par conséquent, tous les évènements qui s’y produisent sont régis par un principe de non-interférence entre eux car chaque évènement se produit à un moment précis, dans un contexte particulier. Il ne peut y avoir de rapprochements possibles. Ces évènements n’entretiennent logiquement aucun lien entre eux : « Envisagée dans l’espace, elle étale… avec d’autres systèmes. » (P. 42). Le comique n’est jamais loin car il s’épanche sur cette première observation afin d’identifier des sources de comique.

Il revient sur le comique dans le but d’en comprendre les causes. Il a déjà listé les types mais veut savoir ce qui donne lieu au comique. En d’autres termes, il questionne les sources et les causes du comique. Qu’est-ce qui nous pousse à rire ou à ne pas rire d’une telle chose ou d’une autre ? La première source du comique réside dans une séquence d’évènements qui se répète. Cette source est illustrée par le style de Vaudeville et celui de Molière : « Il ne s’agit plus, comme tout à l’heure…changeant de la vie. » (P. 42). Vaudeville utilise ce procédé pour créer son style comique : « Une des plus connues consiste…symétriquement. » (P. 43). La deuxième source est l’inversion qui est partiellement similaire à la première dans la mesure où l’on prend la même série d’évènements mais dans un ordre inversé afin d’aboutir au résultat comique : « du prévenu qui fait la morale au juge…du monde renversé. » (P. 44). La troisième et dernière source de comique, l’auteur estime qu’elle est difficile à formuler et finit tout de même par l’identifier avec le terme quiproquo: « Et le quiproquo est bien en effet une situation…lui donne. » (P. 45). Parallèlement, la première cause du comique est le caractère des êtres humains : défauts et qualités. En effet, nous nous amusons aisément des défauts qu’ont nos semblables. Bergson pense que même les qualités nous font rire. Il prend l’exemple d’Alceste, le héros du Misanthrope de Molière. Il souligne : « il faut bien s’avouer — quoiqu’il en coûte un peu de le dire — que nous ne rions pas seulement des défauts de nos semblables, mais aussi, quelquefois, de leurs qualités. Nous rions d’Alceste. On dira que ce n’est pas l’honnêteté d’Alceste qui est comique, … le comique n’est pas toujours l’indice d’un défaut, au sens moral du mot » (P. 61). En ce qui concerne les défauts, Bergson estime que ce n’est pas tant leur caractère immoral qui nous fait rire mais plutôt leur « insociabilité » (P. 62). Cette analyse bergsonienne revient à dire que tout caractère peut être comique à condition qu’il nous paraisse insociable et que nous n’ayons aucune difficulté, pas d’émotion à en rire. Par conséquent, l’insociabilité et le manque d’émotion sont les deux principaux critères qui rendent un trait de caractère comique : « En résumé, nous avons vu qu’un caractère … Insociabilité du personnage, insensibilité du spectateur, voilà, en somme, les deux conditions essentielles. » (P.64).

Le rire. Essai sur la signification du comique est une œuvre philosophique comme il en existe très peu. Elle est accessible, rafraîchissante et très instructive. Loin des conceptions fatalistes du rire, notamment celle de Samuel Beckett, Bergson se situe plutôt du côté de Molière pour qui le rire est une catharsis. Son analyse nous appelle à nous détourner de la morosité de notre quotidien et de rire de tous nos travers car le rire est la marque par excellence de notre humanité.

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