Le Spleen de Casablanca

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Résumé

Le Spleen de Casablanca est un recueil de poèmes du Marocain Abdellatif Laâbi paru en 1996 aux Éditions de la Différence. Dédié à la mémoire de son père, il est composé de deux sections : « Le Spleen de Casablanca » et « Poète mis à part ». 

 

Première section – « Le Spleen de Casablanca »

 

Un premier poème évoque l’expérience douloureuse du retour au pays où le poète exilé doit affronter l’espace « d’une ville sans âme » et se remémore la patrie de sa jeunesse perdue. Face à la réalité amère de l’exil, tous les pays « se ressemblent » car partout règne le spleen, la douleur, la peur et les doutes. La déchéance du pays se reflète dans des images puissantes : des trottoirs « défoncés », des arbres qui « font pitié » ou encore des voitures qui « règnent comme n’importe quel tyran ». Dans ce pays où il semble avoir perdu ses repères, le poète doit affronter la réalité de sa solitude. N’ayant de rendez-vous avec personne, il « marche à l’écart de la caravane », pessimiste et désespéré devant la perspective d’un siècle qui ne lui dit « rien qui vaille ».

En parallèle, le poète organise sa lutte, s’accroche à la vie même si « la tâche est ardue », et se réfugie dans l’exercice de l’écriture, incarné par la métaphore de la « grotte en papier ». Pourtant, au fur et à mesure des textes, la réappropriation du pays devient de plus en plus complexe, suscite des interrogations – « Quel sens donner à ce voyage ? / Quelle autre langue me faudra-t-il apprendre ? » –, et dévoile la réalité d’une rupture consommée avec la patrie : « Je suis étranger ». Dans cet univers hostile, le poète observe la déshumanisation d’une société victime d’un « subtil glissement des civilités au cannibalisme » et de la dignité à l’effacement.

Puis surgit pour la première fois la figure de la mère disparue, convoquée pour dépasser la douleur présente et prétendre à une forme d’innocence éternelle : « Mère / je t’appelle / alors que tu n’es plus que poussière / Il faut que je te dise : Je suis ton éternel enfant / Grandir / est au-dessus de mes forces ». S’interpelant lui-même dans le texte, le poète se réjouit des questions qui lui taraudent l’esprit et y voit les signes d’une résistance intérieure et d’un besoin permanent de vérité, comme dans l’histoire du fils de Shéhérazade qui souffre d’insomnie car sa mère ne cesse de lui raconter des histoires. La création poétique est précisément l’activité qui incarne cet idéal de résistance : « Les grandes feuilles m’intimident / Je les coupe en deux / pour écrire / des demi-poèmes ». Détaché de l’Histoire et de ses évènements (à la chute du Mur de Berlin, « ce n’est qu’un ressort » qui se brise dans son cœur), le poète transcende la solitude et l’attente pour s’investir dans une quête de valeurs : « je ne chercherai pas autre chose que la pureté ». Dénonçant les concours de « férocité » entre les pays, épinglant la vanité de certaines paroles, doutant du pouvoir et de la pérennité de ses propres livres, le poète laisse éclater sa nostalgie d’une époque révolue, marquée paradoxalement par la misère et la douceur : « Quand j’avais froid / et faim / […] la vie m’était presque douce ».

Entre nostalgie et révolte, Laâbi demande du temps « pour ouvrir une fenêtre » sur un monde meilleur, symbole d’espoirs et d’alternatives. Il critique les « diablotins du dire », dénonce le silence imposé par le système (« Tu devras / retenir ta langue avec des élastiques ») et s’insurge contre « un semblant de pays » qui « s’absente de lui-même ». En évoquant les figures symboliques du poète arabe Aboû Nouwâs et de l’écrivain britannique Salman Rushdie, le poète revendique sa liberté de penser et de braver les interdits.  

Critiquant un pays sécuritaire où « les gardiens sont partout » et un peuple réduit à sa propre « rumeur », Laâbi se demande quel serait le meilleur moyen de lutte, « entre l’arme absolue / et le plus bel agneau du monde ». S’il sait pertinemment qu’il a changé et qu’il habite désormais « un autre corps », le poète est aussi conscient que sa détermination est restée intacte, à l’image du cheval qui se cogne la tête contre la porte ouverte de son box. Après les expériences douloureuses de la torture et de la prison, « l’apaisement n’est pas venu » et le poète a encore « mille passions inassouvies ». Attendant son « arbre », métaphore de la résistance et de l’espoir, pleurant son pays « volé », Laâbi dresse le portrait de l’anti-pays dont il ne veut pas et, dénonçant les maux de la patrie, plaide pour le modèle d’« un pays encore à naître / sur une terre coulant de source ». Il parle en outre de « la langueur de l’espérance / mille fois trahie ». Il conclut la première section du recueil en revendiquant le droit élémentaire de poursuivre sa quête et ses rêves : « Ô pays qui m’écarte / et m’éloigne / Laisse-moi au moins te chercher ».

 

Deuxième section – « Poète mis à part »

 

Elle commence sur le même constat de solitude et de rupture avec le monde : « Tu t’es retiré du monde / Peu à peu / le monde se retire de toi ». Le poète se reconstruit au contact de la nature et de l’eau – « Ici / l’eau t’entretient nuit et jour / Ta mémoire va se frotter à la sienne » –, tout en restant attaché à l’écriture et ses symboles que sont « un paquet de feuilles » et « un stylo à moitié plein ». L’observation d’un couple de cygnes travaille l’inspiration d’un poète de plus en plus déterminé à prendre ses distances – « Désappartenir / En voilà une bataille ! » – et à lutter pour sa liberté de penser – « J’ai simplement des envies / d’impertinence ». Entre l’évocation des pêcheurs, « ces prodiges de patience », et le portrait du père disparu, resurgit « le goût de l’enfance » et la nostalgie d’une innocence et d’une patrie perdues : « Manquerais-je à ce point de terre / ou est-ce ma sève / qui est mauvaise ? ».

Revenant sur la légende présumée des deux cygnes, Laâbi détourne la simple évocation en une dénonciation de l’exclusion sociale : « On les a amenés dans cette flaque / d’une cité de banlieue ». Loin du pays, l’exil est un mot « si étroit qu’il ne peut contenir que des plaintes », et ni les rires ni les larmes n’arrivent à traduire l’état intérieur du poète exilé. Prisonnier de l’âge adulte, celui de « l’amertume » et du « désir inassouvi », le poète interroge à la fois sa création – « je ne sais quel roman à l’eau de rose / un traité révisionniste des passions / des poèmes cérébraux / bourrés de mots fatigués » – et le sens d’une vie où il n’y a pas « de havre en vue ».

Au moment où il semble perdre la foi, le poète a de nouveau recours à la figure maternelle qu’il interpelle de façon symbolique pour imaginer une forme de renaissance : « Ah mère / si tu pouvais t’abstenir / attendre des jours meilleurs / pour me mettre au monde / Qui sait / mon premier cri / ferait ma joie et la tienne ». Face à une nature imperturbable, le poète, « homme à la dérive », tente de s’accrocher et veut croire au pouvoir de l’écriture : « Tes lignes / n’ont pas encore dit / leur dernier mot ». Rejetant l’oubli, le cynisme et la fatalité – « Même le malheur / a une fin » –, le poète admet sa faiblesse physique et morale mais reste attaché au sens de l’engagement et au bonheur de vivre : « Allons / Il n’y a pas lieu / de crever de la sorte ».

Porté par un désir d’évasion, Laâbi poursuit sa quête en évoquant des villes internationales dont il s’est imprégné : Istanbul et ses danseuses qui « font du corps / une cathédrale de chair éperdue », Grenade où « il n’y a rien à dire / mais tout à sentir », et Paris où « on ne badine pas avec les mots ». Sa quête redevient ensuite intérieure lorsqu’il s’interroge sur sa véritable identité : « Est-ce bien toi / que voilà / te disant « tu » / énigme en branle ». Seul et démuni, exilé et perdu, le poète continue à espérer, conscient de l’action inévitable du temps – « Aucune arme n’échappe / à la justice de la rouille » – et gardant la foi en la force de l’action, car « un vaisseau qui appareille / est toujours plus beau / qu’un vaisseau à quai ». Pour Laâbi, on ne « guérit » jamais de la vie car elle est en soi « le seul miracle » qu’on connaisse. Si la richesse de la mémoire ne peut être réduite à une seule image, la poésie rend possible une forme de « résurrection » par les mots  qui « se confient » et « racontent » le passé endolori.

Face à « l’agonie d’un peuple livré aux voyous », le poète fait le constat de sa faiblesse et rejette un monde soumis à l’illusion (les deux cygnes du lac sont peut-être « deux robots parfaits ») et à la violence gratuite (comme celle du voisin qui « a repris son bricolage »).

Le recueil se referme sur un sentiment de mission accomplie (« Les mots ont donné / et j’ai donné »), puis le poète interroge de nouveau le rapport à l’œuvre à travers l’image symbolique de cet « autre livre » qui se referme sur le poète–créateur « comme une cellule de verre ».

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