Les chaises

par

La philosophie de l’œuvre

L’œuvre « Les chaises » est une pièce de théâtre relevant du registre de l’absurde et du fantastique.

Son thème principal semble être le néant, dans tous ces états : il peut être vu sous plusieurs angles tels que celui de l’existence même de l’Homme, qui pourrait au final se résumer au néant au vu de l’absurdité de son cycle qui n’est que répétition :

« LA VIEILLE : Tu étais plus gai, quand tu regardais l’eau… Pour nous distraire, fais semblant comme l’autre soir.

LE VIEUX : Fais semblant toi-même, c’est ton tour.

LA VIEILLE : C’est ton tour.

LE VIEUX : Ton tour.

LA VIEILLE : Ton tour.

LE VIEUX : Ton tour.

LA VIEILLE : Ton tour. »

Ce néant pourrait également concerner la vieillesse où il est temps pour l’Homme de déposer le bilan de sa vie, et de se rendre compte que celle-ci va finalement être réduite à néant à l’approche de la mort.

La pièce donne un sens tragique mais aussi comique au sens de la vie et donc de l’existence de l’homme sur terre. En effet, au cours de sa vie, l’existence de l’Homme pourrait se résumer à la répétition de gestes et de paroles depuis sa naissance jusqu’à sa mort, en passant par l’étape de la jeunesse et du vieillissement. Une impression de vivre sans but précis peut être ainsi aperçue. Cette pièce de théâtre est donc une manière d’illustrer l’absurdité de l’Homme et de son existence qui perd son sens. Et son côté fantastique est souligné ici par la présence de l’irrationnel dans le réel et de ces personnages imaginaires : « LA VIEILLE, aux personnages invisibles qui sont déjà là : Levez-vous, s’il vous plaît, un instant. L’Orateur doit bientôt venir. Il faut préparer la salle pour la conférence. (La Vieille arrange les chaises, les dossiers tournés vers la salle.) »

A l’image d’une farce, la pièce a un objectif métaphysique, qui se traduit essentiellement par une communication non verbale mais plutôt physique, entre allure grotesque et à la fois tragique des personnages, avec une musicalité comique, résolument farcesque. Cette idée peut être soulignée à travers le décor et le déroulement de la pièce : la pièce commence dans le noir, avec pour tout décor une chaise, une porte, deux fenêtres et une armoire ; comme indiqué ci-après par l’auteur avec « Sur le devant de la scène, deux chaises côte à côte. Une lampe à gaz est accrochée au plafond. Le rideau se lève. Demi-obscurité. […]La Vieille allume la lampe à gaz. Lumière verte. ».

L’atmosphère est alors morose, reflet la solitude et surtout de l’ennui qui animent la vie de ces héros comme le témoignent respectivement la Vieille et le Vieux par les phrases « Ah ! cette maison, cette île, je ne peux m’y habituer. Tout entourée d’eau… de l’eau sous les fenêtres, jusqu’à l’horizon… » et « Je m’ennuie beaucoup. ».

Puis petit à petit, au cours du spectacle, la lumière s’intensifie ; l’atmosphère du début laisse place à une sorte d’effervescence joyeuse du couple tandis que parallèlement le nombre de chaises vides ne cessent de croître, les conduisant ainsi inévitablement à la mort. En effet, malgré la présence de l’Orateur, le spécialiste des mots censé permettre au couple de communiquer autant entre eux qu’avec lui, il n’y a quasiment pas de communication : au contraire le couple passe son temps à se jeter « des confettis et des serpentins ; on entend des fanfares ; lumières vives, comme le feu d’artifice », traduisant le brouillage et la confusion présentes entre les personnages au fil du temps.

La pièce finit alors dans une lumière intense, signe de la fin, de l’indescriptible, du néant, de la mort : on entend « le bruit glauque de corps tombant à l’eau ».

La philosophie de l’œuvre peut aussi refléter l’enfance et ses instants remarquables et authentiques qui sont perdus, la vieillesse ayant pris le pas ; l’exemple ici de ce petit extrait sur le passé et le passage du temps le montre :

LE VIEUX : Il est 6 heures de l’après-midi… il fait déjà nuit. Tu te rappelles, jadis, ce n’était pas ainsi ; il faisait encore jour à 9 heures du soir, à 10 heures, à minuit.

LA VIEILLE : C’est pourtant vrai, quelle mémoire!

LE VIEUX : Ça a bien changé »

En effet, la vie anodine du couple et leur âge illustrent la vieillesse, stade du non-retour et du bilan de la vie, qui s’oppose à la présence de ces invités fantômes de plus en plus nombreux. Le passage ci-après de l’œuvre illustre cet afflux d’invités et la spontanéité de la conférence mise en place par le Vieux :

« LE VIEUX : Ne laissez pas tomber votre appareil cinématographique… (Encore des présentations.) Le Colonel… La Dame… Madame la Belle… Le Photograveur… Ce sont des journalistes, ils sont venus eux aussi écouter le conférencier, qui sera certainement là tout à l’heure… Ne vous impatientez pas… Vous n’allez pas vous ennuyer… tous ensemble… ( La Vieille fait son apparition avec deux chaises par la porte n° 7.) Allons toi, plus vite avec tes chaises… il en faut encore une.

La Vieille va chercher une autre chaise, toujours ronchonnant, par la porte n° 3 et reviendra par la porte n° 8.

LA VIEILLE : Ça va, ça va… je fais ce que je peux… je ne suis pas une mécanique… Qui sont-ils tous ces gens-là? »

Un peu à l’exemple du manque de chaises suffisantes pour les invités, l’arrivée rapide et nombreuse de ces personnages invisibles, pourrait illustrer les souvenirs lointains des deux vieillards depuis leur enfance, qui leur reviennent en mémoire et à profusion.

D’où l’envie pour le vieux de vouloir délivrer un message. La rêverie fœtale laisse place alors à la rêverie létale, puisqu’on passe du jeu à la régression : l’enfant est un être qui s’étonne et qui est toujours en quête de découvertes et d’aventures tandis que lorsque ce dernier est une vieille personne, il a la nostalgie de l’enfance, ce bonheur perdu.

Cela pourrait être illustré par l’échec qu’est la vie du vieux, qui n’a en effet jamais rien connu, jamais eu d'amis, et dont le produit de toute son existence (95 ans) est le fameux « message » que les invités sont censés entendre à la fin de la pièce.

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