Les jeux et les hommes

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Roger Caillois

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1913 : Roger Caillois naît à
Reims dans une famille de la petite bourgeoisie. Au lycée de la ville, il a
pour professeur d’histoire-géographie le futur grand résistant et homme
politique Georges Bidault. Il s’y lie au poète rémois Roger Gilbert-Lecomte
(1907-1943), pilier de la revue
littéraire Le Grand Jeu, réunissant un groupe que Roger Caillois
fréquente. Il fait ses classes
préparatoires
à Louis-le-Grand
et devient élève normalien en 1933. Recruté
par Breton en 1932, il se rapproche quelque temps des surréalistes. À cette période, il adhère à la psychanalyse et au
marxisme, avant de remettre en question ces « églises » prétendant à
l’infaillibilité, et d’épingler les activités des surréalistes comme de simples
« jeux de société ». Il quitte le groupe suite à la querelle des
« haricots sauteurs », qui l’oppose à Breton dans leur conception du
merveilleux, Caillois mettant la cohérence au-dessus de l’irrationnel. Après une
agrégation de grammaire, il devient
auditeur à l’École pratique des hautes études, où il a pour professeurs Marcel
Mauss, Georges Dumézil et Alexandre Kojève.

1938 : Après avoir fait paraître l’année précédente La Mante religieuse, où il
étudiait l’insecte insolite en vue de dévoiler le sens des mythes qu’il a
engendrés, dans son nouvel essai Le Mythe et l’Homme Roger Caillois se
penche sur les structures psychosociales
à l’origine des mythes. Il présente le mythe
comme un exutoire à tout ce qui
entrave l’homme : non-dits, refoulements, interdits de la morale. Les
héros que l’homme, rêvant d’évasion, crée, concrétiseraient ainsi ce qui lui apparaît
comme interdit ou impossible. L’année précédente il avait également fondé avec George
Bataille puis Michel Leiris le Collège
de sociologie
. Il s’implique à cette période dans les cercles de l’extrême
gauche antifasciste.

1939 : Dans L’Homme et le Sacré, Roger Caillois se situe à nouveau à
l’intersection de la philosophie et de la sociologie. Menant une étude
comparative des sociétés développées et des société archaïques, il analyse la
notion de sacré en s’arrêtant notamment sur les évènements sociaux ayant trait
à la fête et à la guerre, qu’il interprète comme des
moments de catharsis d’une énergie
destructrice
, caractérisés par l’abolition des interdits et la
transgression des règles, dont le corollaire serait un renforcement des structures
sociales
. L’écriture de Roger
Caillois continue de se distinguer par sa dimension
poétique
voire onirique.

Toujours en 1939, après sa rencontre avec
la femme de lettres Victoria Ocampo
et une invitation à participer à des conférences traitant des mythes pour la
revue Sur, Roger Caillois quitte la France pour l’Argentine, où il passe
toute la guerre. Il se passionne en Amérique du Sud pour les monde minéral et végétal, mais aussi pour
ses littératures. Il fonde en 1941
la revue Lettres françaises, qui
nourrit le combat contre le nazisme, ainsi que l’Institut français de Buenos
Aires, et il publie en 1942 un livre sur la Patagonie. À partir de 1945,
rentré en France, il est un temps à la tête de la revue La France libre à la suite de Raymond Aron, avant de renoncer à son
engagement politique en faveur de son œuvre écrite. En 1945 toujours, il publie
Les
Impostures de la poésie
, qui signale, après le Procès intellectuel de l’art intenté
dès 1935, sa préférence, au début de
sa carrière intellectuelle, pour la sociologie
plutôt que la littérature. Il pensait
en effet se débarrasser de celle-ci au profit d’une psychologie ou d’une
sociologie qui se pencheraient sur la satisfaction des instincts ou pulsions vers
laquelle tendent les œuvres de littérature.

1948 : Roger Caillois devient haut fonctionnaire à l’Unesco. Il conserve des liens étroits avec l’Amérique du Sud qui le
mèneront à lancer la collection
« Croix du Sud »
chez Gallimard, mais encore à traduire lui-même des œuvres de Neruda, Borges, du poète argentin Antonio Porchia ou de la poétesse
chilienne Gabriela Mistral, prix Nobel en 1945. Dans Babel (1948) il attribue à l’écrivain une responsabilité propre et un « devoir de vérité ». Parmi ses modèles obéissant à cet
impératif, figurent Saint-John Perse
(il publie une Poétique de Saint-John
Perse
en 1954) et Saint-Exupéry.

1952 : Roger Caillois fonde la revue Diogène, promouvant la transdisciplinarité dans le savoir.
Grâce à l’aide financière de l’Unesco et soutenu par Jean d’Ormesson, il la
dirigera jusqu’à sa mort.

1957 : Dans son essai Les Jeux et les Hommes, Roger
Caillois envisage les jeux auxquels se livrent les hommes comme davantage que
des loisirs, en se penchant sur leur intrication avec la culture dans laquelle
ils se déploient. L’auteur s’y livre à une typologie
des différents jeux, qui n’exclut pas des combinaisons entre diverses
catégories. Les animaux eux-mêmes ne
sont pas exclus de l’étude puisque Caillois observe parmi eux des comportements
parfois similaires à ceux des hommes. Cette étude mène à une théorie de la civilisation apportant un
nouveau regard sur les cultures des sociétés primitives et contemporaines.

1966 : La fascination de Roger Caillois pour l’univers minéral et la gemmologie
nourrissent Pierres, où l’auteur se fait randonneur, se souvient de
l’enfant qu’il était, contemplant les ruines de Reims au sortir de la Première
Guerre mondiale, et poète des pierres.
Il parle de la vie et de la mémoire propres de ces pierres qui
invitent l’homme au voyage, à contempler en elles un ordre, les structures du
monde
. Il parle en effet, par exemple, des phénomènes inorganiques dont
elles sont l’objet, comme lorsque le cœur d’un nodule d’agate, fait d’eau ou de
gaz, palpite au gré d’une modification de la température, offrant l’exemple
d’un mouvement et donc d’une vie d’un autre ordre. Il publiera aussi L’Écriture
de pierres
en 1970. Roger Caillois place les pierres
au-dessus des objets d’art car ceux-ci se rattachent à un style, à une époque,
renvoient à l’histoire de l’homme, « aux creuses vicissitudes de son
agitation », à son art qui n’est qu’une « activité transitoire,
passagèrement spécialisée ». En 1971,
il est élu à l’Académie française.

1978 : Roger Caillois meurt au
Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne) à l’âge de soixante-cinq ans. L’année de sa
disparition paraît Le Fleuve Alphée, sorte d’autobiographie
intellectuelle
où l’auteur dessine un parallèle entre ce fleuve légendaire,
qui après avoir gagné la mer retourne à sa source, et son propre parcours, ce
bain dans la vaste culture, cet empire de l’imprimé, cet océan de publications,
ressassement de controverses et de textes écrits par d’autres, cette carrière intellectuelle qu’il nomme
« parenthèse », qui fait
suite aux premières sensations, à l’enfance villageoise, aux ruines de Reims, aux
causes dont il est en quête et qui l’ont déterminé. Cette « parenthèse »
précède la remontée à la source qui a pour jalons certains objets qui l’ont accompagné, mais encore les pierres et la poésie,
synonymes d’un retour à la « condition natale », dont le souvenir et
l’élan n’ont en lui jamais disparu.

 

Éléments sur la démarche de
Roger Caillois

 

L’œuvre de Roger Caillois est consacrée à l’exploration
des mécanismes de l’imagination, des
mondes poétiques de l’image et d’un fantastique qui peut selon lui être
« naturel » (cf. ses
études des animaux insolites : la mante religieuse en 1935, la pieuvre en
1973). Il s’attache à exposer leurs liens avec des faits sociaux, en quête
d’une « architecture
dépouillée 
» sous-jacente, d’une logique
de l’imaginaire
et d’une cohérence de
l’irrationnel
que peut révéler le croisement
entre plusieurs disciplines au gré
d’une investigation diagonale. Par
sa transdisciplinarité, sa volonté d’inventorier
l’univers
, de « dénombrer les classes du possible », de remonter
à des principes fondamentaux, Roger
Caillois a influencé la critique littéraire comme les sciences humaines.

Parmi ses influences, on peut notamment citer
Montesquieu et le Discours de la méthode
de Descartes. La Lettre de Lord Chandos
de Hugo von Hofmannsthal et La Mort
d’Ivan Ilitch
de Tolstoï, qu’il a commentées, figurent parmi ses œuvres
fétiches.

 

 

« Je
ne me suis réconcilié avec l’écriture qu’au moment où j’ai commencé à écrire
avec la conscience que je le faisais en pure perte. »

 

Roger
Caillois, Le Fleuve Alphée, 1978

 

« Telle est sans doute la séduction tenace de la chance que
les systèmes économiques qui, par nature, l’abominent le plus, doivent
néanmoins lui consentir une place, il est vrai restreinte, déguisée et comme
honteuse. L’arbitraire du sort demeure, en effet, la contrepartie nécessaire de
la compétition réglée. Celle-ci établit sans discussion possible le triomphe
décisif de toute supériorité mesurable. La perspective d’une faveur imméritée
réconforte le vaincu et lui laisse un ultime espoir. Il a été défait dans un
combat loyal. Pour expliquer son échec, il ne saurait invoquer aucune
injustice. Les conditions de départ étaient les mêmes pour tous. Il ne peut
s’en prendre qu’à sa seule incapacité. Il n’aurait plus rien à attendre, s’il
ne lui restait, pour équilibrer son humiliation, la compensation, d’ailleurs
infiniment improbable, d’un sourire gratuit des puissances fantasques du sort,
inaccessibles, aveugles, implacables, mais qui, par bonheur, ignorent la
justice. »

 

Roger Caillois, Les Jeux et les Hommes, 1957

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