Les Rougon-Macquart

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Présentation

C’est en 1871 – le Second Empire est à l’agonie – que paraît le premier tome des Rougon-Macquart. C’est le début d’une aventure littéraire extraordinaire, menée par un seul homme : Émile Zola.

La parution des vingt volumes de cette œuvre gigantesque s’étalera sur vingt ans. Zola veut décrire deux choses : d’une part l’histoire d’une famille sous le Second Empire, et d’autre part ce Second Empire lui-même, avec ses vices, ses compromissions, sa pourriture cachée par les flots d’or des affairistes. En outre, il veut exposer chaque milieu de la société du temps, les plus riches mais aussi les plus humbles, les plus misérables, ceux que le formidable mouvement d’enrichissement provoqué par l’arrivée de Napoléon III sur le trône a oubliés au passage.

Le support de ce magistral tableau est une famille du Sud-Est de la France, originaire de la ville de Plassans (transposition d’Aix-en-Provence). La racine de cette famille est une femme, Adélaïde Fouque, qui a eu des enfants avec deux hommes : de là sortent les deux branches maîtresses de l’arbre généalogique : les Rougon d’une part, notables de Plassans, et les Macquart, marqués par l’alcoolisme de l’homme dont est issue la lignée. Ajoutons à ce tableau que la vieille Adélaïde est fragile de la tête. Elle deviendra folle quand sont petit-fils mourra dans ses bras, et sera enfermée dans un asile d’aliénés. Voilà d’où proviennent les fascinants personnages des Rougon-Macquart.

L’histoire que raconte Zola commence avec la naissance du Second Empire, lors de la révolte loyaliste républicaine des départements du Sud de la France contre le coup d’État du 2 décembre 1851, et finit à Plassans à la fin de l’Empire. Pendant ces vingt années, les Rougon-Macquart vont occuper toutes les places de la société, partout en France. On trouve parmi eux un président du Conseil, un mineur de fond, un médecin, un paysan devenu soldat, un conducteur de locomotive, une blanchisseuse, une brodeuse d’habits sacerdotaux, un créateur de grand magasin, un prêtre, une prostituée… La société française est donc explorée dans ses moindres détails par cet arbre généalogique foisonnant où une charcutière bourgeoise et cruellement indifférente croise la route d’un cousin, peintre génial mais incapable de faire naître son œuvre.

C’est un travail de titan auquel s’est livré Zola, effectuant des recherches approfondies dans des domaines radicalement différents. Pour écrire Nana, il fréquente les théâtres et les demi- mondaines de la capitale. Pour Germinal, il descend lui-même au fond des mines du Nord de la France et découvre les épouvantables conditions de travail des mineurs qui extraient le charbon. Quand il écrit L’Assommoir, ses recherches sur l’alcoolisme lui font décrire une scène de delirium tremens qui est encore donnée en exemple dans les facultés de médecine tant elle est exacte.

Zola brosse le portrait une société en plein bouleversement : l’apparition des premiers grands magasins dans Au bonheur des dames, le développement du chemin de fer dans La Bête humaine, la naissance de l’impressionnisme dans L’Œuvre, où Zola s’inspire de son grand ami Cézanne. Au passage, l’auteur produit ici des romans dont certains vont marquer définitivement la littérature française, et crée des personnages qui vont devenir des archétypes : Nana, prostituée de luxe dont le prénom est devenu nom commun, Gervaise, blanchisseuse qui sombrera dans l’alcoolisme, etc.

De plus, le but de Zola est de montrer à travers la geste de cette famille les effets inéluctables de la dégénérescence d’êtres viciés au départ de la lignée. En effet, la vieille Adélaïde Fouque est folle et l’alcoolisme marque de manière indélébile la moitié de la famille. Chez les Macquart, on meurt de l’alcool, comme Gervaise Macquart dans L’Assommoir ; on devient une bête féroce à cause de l’alcool, comme Étienne Lantier dans Germinal ; ou pire encore, un tueur fou comme Jacques Lantier dans La Bête humaine. Zola développe ici sa vision scientifique du monde inspirée des travaux de son temps. Les Rougon-Macquart forment donc une œuvre profondément ancrée dans son siècle, tant par ce qu’elle décrit que par son propos.

De plus, Zola est devenu le chef de l’école naturaliste, et Les Rougon-Macquart sont la parfaite illustration de ce genre littéraire typique de la deuxième moitié du XIXe siècle : Zola va sur le terrain, se livre à une enquête approfondie sur le sujet qu’il entend traiter, afin de décrire les choses telles qu’elles peuvent être observées dans la réalité. Si l’on s’éloigne ici du romantisme, Zola n’en livre pas moins son opinion sur les faits qu’il décrit et sur les personnages. Mais le principe, dans chaque roman, est le même – Zola, dans sa recherche des causes du vice dans l’hérédité, suit la méthode expérimentale de Claude Bernard transposée dans la littérature : après sa période d’observation, l’auteur, devenu expérimentateur, tisse une trame où se croisent personnages, lieux et faits, tous ces éléments agissant l’un sur l’autre mécaniquement, sujets d’un déterminisme, et l’écrivain ne fait dès lors que révéler à travers ses récits des constantes physiques, sociales et biologiques. Le romancier naturaliste devient par là un moraliste, car il instruit le procès des hommes et de leurs passions.

Les Rougon-Macquart forment un tout, mais chaque roman peut être lu indépendamment des autres. Certains comme Une page d’amour ou Le Rêve sont « doux », certains ont des thèmes particulièrement « sérieux » – les ouvrages politiques – comme Son Excellence Eugène Rougon ou La Conquête de Plassans ; d’autres encore traitent des affaires : La Curée ou L’Argent. Il y a ceux qui décrivent les bouleversements que connaît la France du Second Empire, des ouvrages plus particulièrement sociaux comme L’Assommoir ou Germinal, ce dernier étant le seul roman français du XIXe siècle à traiter exclusivement de la condition ouvrière.

Le public ne s’est pas trompé sur la valeur de cette fresque et les romans qui forment Les Rougon-Macquart sont lus sans discontinuer abondamment depuis plus de cent ans. Bien sûr, cette littérature brute choqua beaucoup lors de la première parution des ouvrages. Les bien-pensants et les conservateurs ont tenté de jeter l’opprobre sur l’œuvre de celui qui levait sans pudeur le voile sur ce que les ors impériaux, puis la quiétude bourgeoise de la IIIe République cachaient si bien.

Les Rougon-Macquart occupent une place des plus importantes dans la littérature française. Émile Zola, qui ne fut jamais élu à l’Académie française malgré plusieurs tentatives, connut posthumément un juste retour des choses : le grand écrivain qui sut se dresser et s’exprimer à haute voix pour défendre l’honneur bafoué d’un innocent lors de l’Affaire Dreyfus repose aujourd’hui au Panthéon. Rien de plus normal pour celui qui, en vingt romans, a raconté l’histoire d’une famille, mais aussi celle d’un pays.

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