Les Rougon-Macquart

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Émile Zola

Chronologie

 

1840 : Émile Zola naît à Paris. Après
un déménagement de la famille à Aix-en-Provence en 1843, le père, italien, ingénieur
de travaux publics, meurt alors qu’Émile a sept ans. Le jeune homme étudie au
collège Bourbon d’Aix-en-Provence puis au lycée Saint-Louis à Paris. Passionné
de littérature, dans ses premières correspondances – notamment avec le peintre
Paul Cézanne, connu au collège, qui reste un ami très proche jusqu’en 1886 –,
il marque déjà sa volonté de devenir
écrivain
.

1858 : Après deux échecs au
baccalauréat
ès sciences, dont un à l’écrit de français, qui lui
interdisent l’accès à l’université, il vit pauvrement
à Paris – il a sa mère à sa charge –
et complète sa culture littéraire. La lecture de Jules Michelet et la
découverte de ses conceptions sur la physiologie de la femme le marquent
particulièrement.

1862 : Après une première expérience comme employé aux écritures aux Docks
de la douane en 1860, il est embauché par Louis Hachette comme commis aux expéditions, puis il travaille au service de la publicité. Il est alors
en contact avec les critiques littéraires et se rapproche des figures du monde
littéraire parisien comme des peintres
du mouvement impressionniste
. Cette année-là il est naturalisé français.

1864 : Parution de son premier livre,
Les
Contes à Ninon
, écrit sur ses loisirs. Son premier roman, La
Confession de Claude
, paraît l’année suivante. À partir de 1863, et surtout 1866, Zola a aussi des activités de critique littéraire et artistique dans plusieurs périodiques,
notamment L’Événement et Le Figaro. Il y publie également des
romans en feuilleton et des contes. C’est aussi un journaliste politique – surtout à partir de 1868 avec la libéralisation de la presse – qui affiche ses opinions
personnelles, hostiles au Second Empire,
dans l’hebdomadaire républicain La
Tribune
par exemple. Il use largement de la presse pour se faire connaître
et promouvoir ses œuvres de fiction.

1867 : Succès de Thérèse
Raquin
, qui marque le coup d’envoi de l’esthétique naturaliste.

1871 : Fervent républicain, Zola se réjouit
de la chute du Second Empire et écrit de nombreuses chroniques parlementaires.
Il dénonce notamment la soumission de la Chambre à Thiers, la réaction et
l’Ordre moral.

1871-1893 : Zola consacre un peu plus de vingt ans à l’immense fresque des Rougon-Macquart.

1877 : Publication de L’Assommoir, dont l’énorme succès, en partie de scandale – la droite parle de
« littérature de l’ordure », la gauche déplore une vision
désespérante du monde ouvrier –, permet à l’écrivain de régulariser sa
situation financière. Il ne connaîtra plus vraiment de problèmes d’argent et
cessera son activité journalistique en 1881.

1880 : Parution des Soirées de Médan, recueil de
nouvelles écrit avec cinq autres écrivains, dont Maupassant et Huysmans, que
Zola invitait dans sa maison de Médan, acquise en 1878. Écrivain sociable, Zola
a multiplié les amitiés sans pour autant se soumettre aux mondanités ; il
s’est aussi lié à Edmond de Goncourt, Flaubert, Tourgueniev et Alphonse Daudet.

1887 : Publication du Manifeste des cinq dans Le Figaro ; cinq jeunes écrivains
de la troisième génération de naturalistes y attaquent violemment la méthode et
le style de Zola – « le maître est descendu au fond de l’immondice »
disent-ils dans une formule restée célèbre. C’est à cette occasion que les
liens de Zola se distendent avec Edmond de Goncourt et Alphonse Daudet.

1889 : À près de 50 ans Zola devient
père ; l’enfant est de sa maîtresse. Il en a un second d’elle en 1891 et cette
année-là l’existence de ce second foyer
est révélée à sa femme, qui après une grave crise du couple se résigne à la
situation. L’écrivain souffrira de ce partage de sa vie et de son incapacité à
contenter totalement son entourage, même s’il retrouve grâce à cette seconde union
le courage de terminer les Rougon-Macquart
après une série de malheurs – perte de plusieurs proches, éloignement d’amis
écrivains et parution du Manifeste des
cinq
.

1894-1898 : Parution du cycle des trois villesLourdes (1894), Rome (1896), Paris (1898)
– où l’écrivain continue d’observer les sociétés contemporaines, ici dans le
cadre de la première décennie du XIXe siècle.

1898 : Après avoir repris fin 1897 sa plume de journaliste pour Le Figaro dans le cadre de l’affaire Dreyfus (Lettre à la France, Lettre à
la jeunesse
), Zola publie le 13
janvier
l’article J’accuse… ! dans le quotidien L’Aurore,
fournissant une synthèse complète de l’Affaire au grand public. Un procès en diffamation est intenté à
l’écrivain, au cours duquel la collusion entre politiques et militaires
apparaît clairement. Après avoir été une première fois condamné, Zola part pour
Londres avant la fin de son nouveau
procès devant les assises, dont l’issue positive n’intervient qu’après onze mois d’exil. Le procès de 1894 qui
avait condamné Alfred Dreyfus sera cassé et l’officier sera réhabilité en 1906.

Cette année-là Zola démarre aussi un nouveau
cycle romanesque, dont la nature utopique est fondée sur des idéaux
socialisants, universalistes, anticléricaux et antimilitaristes. Les
Quatre Évangiles
devaient comprendre quatre tomes : Fécondité (1899), Travail (1901), Vérité
(1903), et le dernier, Justice, que
la mort de l’écrivain laisse à l’état d’ébauche. Le cadre en est l’époque
contemporaine et le siècle futur.

1902 : Mort par asphyxie, pour
des raisons inconnues, à Paris.

 

L’art et la pensée d’Émile
Zola

 

Après Stendhal, Balzac et Flaubert, Émile Zola
apparaît comme un grand maître du roman de tradition réaliste et critique. Le naturalisme qu’il prône (cf. ci-dessous
Le Roman expérimental) apparaît issu de la fusion de plusieurs
héritages conceptuels et vise à dépasser
la tradition académique du Beau idéal
. L’écrivain naturaliste s’inspire de
la démarche expérimentale en science pour que son art exprime non un idéal, mais la vérité. Dans ce souci de
rendre le réel, l’écrivain est connu pour avoir enquêté au sein de divers
milieux, dans les galeries des mines comme aux Halles, dans les campagnes de la
Beauce ou les grands magasins – enquête
qui nourrit une compulsion d’inventaire et
les morceaux de bravoure de ses romans autour de descriptions foisonnantes. Si
l’étude des mœurs et la dimension sociologique des œuvres de Zola est patente,
il ne faut pas oublier que c’est aussi une histoire « naturelle » que
propose l’écrivain dans le sous-titre de sa saga majeure, et qu’il s’est aussi
montré attentif au corps dans ses
œuvres, dont il est le premier romancier. Ainsi il ne s’interdit pas de parler
des désirs et frustrations de ses personnages.

Du point de vue de la construction de ses
romans, Zola était attentif à répartir harmonieusement la matière romanesque
entre récit, description, dialogue et analyse. Les proportions de ses œuvres
étaient calculées à l’occasion de plans préliminaires qui venaient s’ajouter à
un fichier des personnages et aux notes issues de ses lectures et enquêtes.

Zola aura cherché dès le début de sa carrière à
percer au théâtre, à la fois pour
des raisons financières, donner une tribune à ses idées et incarner le
naturalisme sur scène, mais il n’y parviendra jamais et ses quelques pièces,
qu’il adapte parfois de ses romans (Thérèse
Raquin
ou Renée, adaptée de La Curée), tombent vite.

En tant que critique
d’art
, entre 1863 et 1875, il apparaît comme avant-gardiste et se fait un fervent défenseur des impressionnistes, notamment de Manet – lequel peint
Nana avant même la parution du roman qui lui est consacré –, Pissarro, Sisley,
Monet, et s’est opposé aux peintres de salon et d’histoire. Son goût pour les
arts plastiques affleure dans la composition soignée de ses romans et les
descriptions, plutôt expressionnistes qu’impressionnistes, qu’ils contiennent,
Zola faisant alors figure à la fois de peintre
et de sociologue. Initié à la photographie en 1888, il s’adonnera
pleinement à cette passion à partir de 1894.

 

Regards sur les œuvres

 

         Les Rougon-Macquart
– 20 volumes

 

I. La
Fortune des Rougon

(1871) : Ce premier tome de la saga pose les bases de la dynastie des
Rougon-Macquart de la fin du XVIIIe siècle à 1815, à Plassans, ville inspirée
d’Aix-en-Provence, dans un contexte où la paysannerie enrichie accède à la
petite et grande bourgeoisies. L’ancêtre
de tous est Adélaïde Fouque, une
riche paysanne présentée comme hystérique
et maniaque, ayant une descendance légitime de Rougon, un
jardinier, qui sera marquée par l’avidité ; et adultérine de Macquart, un contrebandier ivrogne. Zola se distingue
donc de Balzac en cela qu’il introduit une cohérence
génétique
dans le phénomène de récurrence
de ses personnages d’un roman à
l’autre. Au gré des bifurcations de ces deux principales branches de l’arbre
généalogique apparaîtront plusieurs individus marqués par diverses tares. La
rivalité entre les deux familles s’accentue lors des évènements de 1848. Les Rougon apparaissent partisans de l’ordre et du prince-président
– Pierre, l’aîné, pose même en sauveur de Plassans –, tandis que les Macquart, marginaux, se présentent
comme des républicains, même si seul
Silvère, jeune homme sensible et délicat, est sincèrement acquis à la cause. Au
milieu des luttes contre les réactionnaires qu’il participe à organiser il vit
une histoire d’amour avec Miette. Les deux innocents mourront alors que les
Rougon, à l’arrivée du préfet de Napoléon III, ne pensent qu’à obtenir une
situation.

II. La
Curée
(1872) : Zola illustre
ici la corruption de la société impériale au lendemain du coup
d’État de 1851, à travers l’ascension vers la fortune d’Aristide, fils de Pierre Rougon, par des manœuvres immobilières louches que rend possible la reconstruction
du centre de Paris où il vient de s’installer. Il est aidé en cela par son
frère Eugène, qui a pris part au
coup d’État, et sa sœur Sidonie, entremetteuse qui favorise son mariage avec
une riche héritière alors que sa première femme Angèle agonise. Une grande
partie du roman repose sur la liaison entre Renée, la deuxième épouse, et
Maxime, le fils du premier lit de Pierre. Un gros prêt consenti par Renée à son
mari lui permet d’obtenir l’acceptation tacite de celui-ci, qui n’est pas dupe.

III. Le
Ventre de Paris
(1873) :
Florent, qui a déjà connu le bagne pour ses opinions politiques, ourdit un complot avec des partisans républicains dont Quenu, son demi-frère marié à Lisa,
fille aînée d’Antoine Macquart (le fils illégitime d’Adélaïde Fouque), à la
tête d’un commerce prospère. Le poste d’inspecteur des Halles que Florent a accepté permet au lecteur de découvrir le
monde des marchands et des revendeurs, gangréné par les convoitises, la mesquinerie
et les rancœurs. Lisa notamment
s’attire la jalousie de bien des femmes, et sa rivalité avec celle qu’on
appelle la Normande, avec son souci de sauvegarder ses intérêts, la pousse à
dénoncer le groupe des comploteurs. Dans un monde égoïste et corrompu, seul Claude Lantier, un
« Macquart » qu’on retrouvera dans L’Œuvre, semble conserver un sens moral et plaindre sincèrement
l’infortune de Florent. Le roman est célèbre pour ses longues descriptions des
Halles, ses « gigantesques natures
mortes 
». À sa parution une grande partie de la critique se bouche le
nez ; Barbey d’Aurevilly en relève par exemple la vulgarité à ses yeux. Le
« ventre » du titre réfère à la fois aux Halles, qui nourrissent
Paris, et à l’« entripaillement »
dont parle Zola dans ses notes, celui d’une « 
bourgeoisie digérant, ruminant,
cuvant en paix ses joies et ses honnêtetés moyennes ». Dans ce tome
apparaît nettement la conception
sociobiologique
zolienne d’une humanité
gouvernée par ses instincts
.

IV. La
Conquête de Plassans
(1874) :
La ville de Plassans étant passée aux légitimistes, l’abbé Faujas est envoyé par
le pouvoir pour remédier à la situation. Il emménage avec le couple formé par Marthe,
fille de Pierre Rougon, et François Mouret, fils d’Ursule Macquart, elle-même
fille illégitime d’Adélaïde Fouque. La conquête de Plassans par l’abbé Faujas,
venu avec sa sœur et son beau-frère, est un succès, permis notamment par les
femmes qu’il manipule, puisqu’un candidat favorable au pouvoir est finalement
élu à la Chambre. Mais Mouret, qui s’est trouvé progressivement mis à l’écart
au sein de sa famille comme de la ville, et qui se retrouve à l’asile où il
rejoint l’aïeule Adélaïde Fouque, revient chez lui lors d’une échappée mettre
le feu à sa maison où il trouve la mort avec sa mère Ursule, mais aussi Faujas
et sa famille, au même moment où son épouse meurt de phtisie.

V. La Faute
de l’abbé Mouret
(1875) :
L’abbé Mouret, c’est Serge, le second fils de Marthe Rougon et de François
Mouret. Venu au domaine du « Paradou » en compagnie de son oncle
médecin, Pascal Rougon, pour convertir le maître des lieux qu’on appelle le
Philosophe, il s’éprend de la fille de celui-ci, Albine, une jeune sauvageonne
avec laquelle il se laisse aller à l’amour dans ce qui ressemble à un paradis
terrestre. Le frère Archangias, particulièrement rigide, rappelle à l’abbé, qui
contraste avec le premier par sa mansuétude coutumière, les vœux qu’il a
formulés et contribue à séparer les deux amants. Serge, se mortifiant, parvient
à se détacher d’Albine, laquelle meurt intoxiquée par le parfum des fleurs
qu’elle a accumulées dans sa chambre. Ici Zola s’attache à faire contraster
l’ascèse religieuse avec l’état de nature, peignant la beauté du parc du
« Paradou » comme il avait su le faire pour l’abondance des Halles
dans Le Ventre de Paris.

VI. Son
Excellence Eugène Rougon
(1876) :
On retrouve dans ce roman l’aîné de Pierre Rougon, qui figure ici l’homme politique sans scrupule faisant
carrière au milieu des intrigues de cour,
mais qui se gagne des inimitiés en voulant maintenir par la force, et notamment
des mesures arbitraires contre le clergé, ce qu’il avait réussi à acquérir par
des manœuvres patientes et opportunistes. Déchu, il regagne
cependant les grâces de l’empereur par un retournement qu’il opère à
l’Assemblée.

VII. L’Assommoir
(1878) : Ce roman, un
des plus lus de Zola, intitulé d’après ce cabaret où les personnages
s’alcoolisent, a pour personnage principal Gervaise,
la fille cadette d’Antoine Macquart, une des seules créatures innocentes de la
famille. Blanchisseuse à Paris, travailleuse, elle parvient à économiser, et
même à acheter la blanchisserie de ses rêves, mais c’est sans compter les
hommes qui l’entourent : son mari, Coupeau, victime d’un accident de
travail, se laisse aller à la boisson et bientôt, alors qu’il s’acoquine avec
Lantier, l’ex-amant de Gervaise dont elle a eu deux enfants, c’est deux hommes
que la jeune femme doit faire vivre en plus de ses enfants. Le roman suit donc
jusqu’à la moitié du roman son ascension,
puis sa déchéance, la naissance de
son alcoolisme, son entrée dans la prostitution, son dénuement jusqu’à sa mort. Le roman se distingue par un usage du
discours indirect libre par lequel Zola restitue la voix du peuple dans toute sa gouaille.

VIII. Une
page d’amour
(1878) : On retrouve
ici Hélène Mouret, fille d’Ursule Macquart et de Mouret, devenue Grandjean,
veuve, vivant dans la banlieue parisienne avec Jeanne, sa petite fille malade
qui éprouve pour sa mère une passion exclusive. Alors qu’un voisin, le docteur
Henri Deberle, entre dans leur vie, Hélène sent bien que son inclination pour lui,
satisfaite, pourrait nuire à son enfant. Un jour où elle s’est absentée pour
rendre service à la femme du docteur, de retour chez elle, elle retrouve Jeanne
malade d’avoir attendu sa mère dans le froid, aiguillonnée par la jalousie. L’enfant,
qui en meurt, apparaît ici victime très tôt de tares héritées de son arrière-grand-mère
Adélaïde.

IX. Nana (1880) : Le personnage éponyme est le
surnom d’Anna Coupeau, la fille qu’a eue Gervaise Macquart avec son mari,
devenue une superbe jeune femme qui, après des essais comme comédienne, se
laisse complètement aller à la courtisanerie
et ruine tour à tour ceux que sa beauté hypnotise. Créature issue du peuple, elle
révèle les affres d’une aristocratie
dont elle semble venger sa classe, jusqu’à ce que sa trajectoire aille
déclinant parallèlement à celle de l’Empire, car alors qu’elle meurt dans une
chambre d’hôtel sordide, la France déclare la guerre à la Prusse. Zola peint là
une figure de ce qu’on appelait alors la « bicherie parisienne », évoluant dans le milieu des viveurs et de la haute prostitution qu’évoquaient dans des chroniques les journaux
de l’époque.

X. Pot-Bouille
(1882) : Le cadre du
roman est une maison aux allures respectables de la rue de Choiseul ; les
mœurs des familles bourgeoises y
logeant fournissent la matière à cinq ou six intrigues enchevêtrées propres à
révéler l’hypocrisie mal dissimulée
par la morale et l’honneur brandis en étendard. Commérages et adultères vont en effet bon train parmi
ces gens. Zola se livre à une peinture complète de ce milieu en n’oubliant pas
la domesticité logée au cinquième étage, les pauvres sous les toits, ou encore
un grand bourgeois en devenir comme Octave Mouret – fils aîné de François Mouret
et Marthe Rougon –, au centre du roman, employé de Mme Hédouin – propriétaire
du magasin de soierie Au Bonheur des Dames –, coq de ces dames qu’ils voient
comme autant d’étapes dans son ascension, et qui épousera sa patronne devenue
veuve.

XI. Au
Bonheur des Dames
(1883) :
Dans ce roman, qui forme une sorte de diptyque avec Pot-Bouille autour d’Octave Mouret, Zola illustre l’avènement des grands magasins parisiens à
la fin du Second Empire, catastrophique pour les petits commerces, à travers le
parcours de Denise Baudu, jeune femme charmante qui vient à Paris en 1864 travailler
dans la boutique de tissus d’un oncle. Devant les difficultés du magasin elle
devra finalement se faire embaucher dans le grand magasin Au Bonheur des Dames,
dont le directeur, Octave Mouret, s’éprend d’elle. Elle lui résistera longtemps
et après plusieurs péripéties se laissera épouser par lui. En parallèle on
assiste à la croissance du grand magasin au gré de manœuvres immobilières en concertation avec le baron Hartmann.
C’est le seul roman auquel Zola a donné une fin véritablement heureuse.

XII. La
Joie de vivre
(1883) : Ce roman au
titre ironique est centré autour de la figure de Pauline, fille de Lisa
Macquart et du Charcutier Quenu, devenue orpheline à dix ans, et qui, à la tête
d’une grande fortune, se voit recueillie par son oncle et sa tante, les
Chanteau. Alors que c’était une enfant rieuse dans Le Ventre de Paris, incarnant cette « joie de vivre », on
va voir ici s’émietter sa bonté et sa belle humeur au gré d’un mouvement qui
mime celui de la vie des êtres qui l’entourent, dans un petit village de
Normandie lui-même rongé par la mer. Les Chanteau, s’ils respectent d’abord l’héritage
de leur pupille, finissent par se montrer plus soucieux de l’avenir de leur
fils Lazare. Tout va déclinant : la santé de l’oncle Chanteau, de plus en
plus paralysé par ses crises de goutte, Lazare gagné par la folie, la fortune
de Pauline, et sa joie de vivre.

XIII. Germinal (1885) : Le roman le plus lu de Zola,
étape obligée des études secondaires, a pour cadre les mines de Montsou, ville inspirée
d’Anzin, où arrive Étienne Lantier, un
des trois fils qu’a eus Gervaise Macquart avant son mariage. Nous sommes en
1866-67 et Lantier va faire infuser ses idées
socialistes
parmi ses collègues ouvriers dans un contexte de crise industrielle qui pousse les
patrons à exploiter toujours davantage des hommes vivant dans une terrible promiscuité, laquelle, comme s’attache
à le montrer l’écrivain, favorise alcoolisme
et dépravation. La propagande révolutionnaire de Lantier
aboutit et une grande grève a lieu, que
la compagnie laisse pourrir jusqu’à la révolte, réprimée dans le sang. Du côté
des personnages lumineux, Toussaint Maheu et sa famille, amis de Lantier ;
côté ombres, le brutal Chaval, concurrent d’Étienne auprès de la jeune Maheu,
et Souvarine, un ouvrier nihiliste, disciple
de Bakounine, qui finit par inonder la mine, illustrant un autre type de
révolte. Le roman, qui mettait pour la première fois en scène explicitement les
conflits engendrés par le capitalisme,
fut quasi unanimement encensé. Zola dut cependant se défendre d’avoir noirci le
tableau des mœurs des ouvriers ; il les avait bien observées en effet et
comptait avec son œuvre engendrer un cri de révolte général, qu’anticipe la
lueur d’espoir sur lequel l’écrivain referme son roman. Le travail préparatoire
de Zola avait consisté en des visites à Anzin, Valenciennes et Denain, et en
des lectures d’ordre politique et économique.

XIV. L’Œuvre (1886) : Ce roman est centré autour d’une
figure d’artiste : Claude Lantier,
fils aîné de Gervaise Macquart, est un peintre obsédé par le désir de créer un
chef-d’œuvre. Il rencontre une jeune provinciale abandonnée à elle-même,
Christine, qu’il prend pour amante et modèle et qui partage dès lors ses
espoirs et ses peines. Lantier, qui en tant qu’artiste veut penser en dehors
des canons néoclassiques, demeure en effet un artiste incompris, et même parfois de ses amis qui ont pourtant des
aspirations proches. Parmi eux figure Sandoz,
un écrivain qui comprend les nobles ambitions de Lantier. Celui-ci continuera
cependant de buter contre cette œuvre qu’il rêve parfaite, universelle, et
finira par se pendre en face de sa gigantesque entreprise commencée, dans le
hangar où il s’était installé. Le roman se distingue dans la production
zolienne par sa forte teneur
autobiographique
, car même si le recoupement n’est pas net, Sandoz et
Lantier apparaissent comme des alter ego de Zola et Cézanne, lequel goûtera peu
le roman. L’écrivain parle ici de la révolution
picturale
dont il avait été un témoin et acteur privilégié durant les années 1860.

XV. La Terre
(1887) : Zola épingle
ici les mœurs sordides de la paysannerie en choisissant pour cadre
la Beauce. Jean Macquart, le troisième enfant d’Antoine, y fait figure
d’étranger, et même d’intrus, même s’il épouse François Mouche, parente du
vieux Fouan, un propriétaire terrien avare et très attaché à ses terres. Une
rivalité fait rage entre Françoise et sa sœur Lise, qui a épousé Buteau, le
fils du vieux Fouan. Lise va même provoquer le viol de Françoise alors enceinte
par Buteau. Celle-ci, gravement blessée, trouve même la mort, tout comme le
vieux Fouan qui a assisté à la scène, assassiné par son fils et sa belle-fille.
Jean Macquart se retrouve donc veuf, victime d’un attachement viscéral à la
terre qu’il ne comprend qu’un peu tard.

XVI. Le
Rêve
(1888) : Après Pauline
dans la Joie de vivre, Zola imagine
une autre figure d’orpheline, une autre créature sans tache, une des rares de
la saga, en la personne d’Angélique,
fille de Sidonie Rougon (quatrième enfant de Pierre Rougon) et de père inconnu.
Placée à l’Assistance publique, Angélique va connaître plusieurs foyers, être
maltraitée avant de s’enfuir et d’être trouvée adossée au pilier de la cathédrale
de Beaumont (Val-d’Oise) par les Hubert, une famille très pieuse qui lui
enseigne le métier de brodeuse. Très rêveuse, imprégnée des histoires de
martyres de La Légende dorée, la jeune fille rêve d’un bel amour qui apparaît
tangible quand elle rencontre le peintre verrier Félicien d’Hautecœur. Mais
leur union rencontre plusieurs obstacles qui font dépérir Angélique, si bien
que le père du jeune homme, un évêque d’abord effrayé par la différence de
conditions, finit par y consentir. Hélas la jeune fille, de constitution
fragile, ne peut résister au bonheur de son rêve enfin réalisé et meurt tout de
suite après la célébration du mariage.

XVII. La
Bête humaine
(1890) : Au centre de
ce roman, un autre fils qu’a eu Gervaise avec Lantier, Jacques, conducteur de
locomotive. Celui-ci, rongé par un désir
de tuer
qu’il contient avec peine dès qu’il se trouve proche d’une femme,
est témoin du meurtre commis dans un train par un couple. Dès lors il va se
trouver enchaîné par une sorte d’alliance criminelle à Séverine, l’épouse, qui
devient sa maîtresse. Celle-ci veut le faire tuer son mari, mais c’est elle que
Lantier finit par tuer. Par ailleurs l’homme entretient un lien étrange avec sa
locomotive qu’il appelle la Lison, objet de report de sa passion
frustrée vis-à-vis des femmes. L’œuvre se termine par une catastrophe ferroviaire qui symbolise les limites de la maîtrise de
l’homme, sur la machine et sur lui-même. La « bête humaine », c’est à
la fois Jacques, esprit malade assoiffé de sang, et le monstre d’acier qu’est
la locomotive, qui acquiert une dimension animale sous la plume de Zola et se
révèle en partie indomptée.

XVIII. L’Argent
(1891) : On retrouve
ici les frères Eugène Rougon et Aristide Saccard, dont le lecteur avait
découvert les manœuvres politico-financières dans La Curée. Zola décrit ici une nouvelle ascension d’Aristide,
lequel, repartant de zéro, va monter des opérations
de spéculation financière
qui le font à nouveau grimper au sommet, au gré
de la hausse du cours factice des actions de sa banque. Mais c’est un colosse aux
pieds d’argile qui va entraîner avec lui dans sa chute son ministre de frère Eugène,
qui finit en prison tandis que Saccard a pu fuir à l’étranger avec son complice
Hamelin. Zola s’est largement inspiré de l’actualité de l’époque, que ce soit
du scandale de Panama qui éclate en 1889 ou du Krach de l’Union générale au
début des années 1880.

XIX. La
Débâcle
(1892) : La
« débâcle », c’est celle de l’armée française face à l’envahisseur
prussien. On retrouve Jean Macquart qui après sa terrible aventure paysanne
dans La Terre reprend du service
comme caporal. Il a sous ses ordres le fils de bourgeois et intellectuel
Maurice Levasseur ; les liens d’affection qui se nouent entre les deux
hommes les poussent à se sauver mutuellement pendant les combats. Après la
défaite et lors de la Commune, les deux amis se retrouvent cependant dans deux
camps. Jean, partisan de l’Ordre, combat parmi les Versaillais tandis que
Maurice, qui rêve de révolution, va finalement mourir sur une barricade, touché
par la baïonnette de Jean. Celui-ci, s’apercevant qu’il vient de tuer son frère
d’armes, quitte l’armée et Paris ; il abandonne en outre son projet
d’épouser la sœur de Maurice. Zola épingle ici la mégalomanie de l’Empereur, le
rôle tragique de sa femme dans les évènements, ainsi que l’incompétence de
l’état-major. Comme Germinal le roman
se termine sur l’espoir d’un renouveau, consécutif à la chute d’un Empire corrompu. Son souci de révéler
les horreurs de la guerre vaudra à l’écrivain quelques accusations d’antipatriotisme.

XX. Le
Docteur Pascal
(1893) :
Le roman vient clore très explicitement le projet d’une « histoire
naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire » qu’indique le
sous-titre de la saga des Rougon-Macquart.
Le personnage éponyme se distingue largement des deux branches de la famille.
Fils de Pierre Rougon, il est resté à Plassans où il soigne les pauvres tout en
étudiant l’hérédité à travers l’histoire de sa famille et en se livrant en
parallèle à des expériences sur le système nerveux. Clotilde, fille d’Aristide,
le frère de Pascal, vit avec son oncle et si elle se situe d’abord du côté des
obscurantistes avec la servante Martine – toutes  deux ont été missionnées pour détruire les
documents rassemblés sur la famille par le scientifique –, elle finit par se
laisser gagner aux idées du docteur. Elle comprend également qu’elle est une
expérience pour lui, car le médecin a en effet souhaité contrer les effets de
l’hérédité sur l’enfant en l’élevant dans un climat de bonté et d’amour. Puis une relation incestueuse naît entre l’oncle
et la nièce, perturbée par les malversations d’un notaire qui précipite Pascal
Rougon dans la pauvreté et le pousse à se séparer de Clotilde. Après la mort du
patricien et la destruction de ses documents, la naissance d’un fils du ventre
de Clotilde clôt le roman sur une forme d’espoir, ayant davantage à voir avec
le mouvement de la vie qu’avec la science.

 

       Autres œuvres

 

Thérèse Raquin (1867) : Un an après Crime et Châtiment Zola décrit à son tour les conséquences du crime
sur les assassins. Lors d’une promenade en barque, Thérèse tue son mari Camille,
être faible et maladif, avec la complicité de son amant Laurent, qui est aussi
l’ami de celui-ci. Même mariés, le souvenir de leur geste poursuivra le couple,
qui comme poussé par le démon de la perversité en viennent à y faire allusion
devant la mère de Camille, paralysée, qui vit avec eux. Ils ne savoureront
jamais leur crime puisqu’ils finissent par s’empoisonner.

Le Roman expérimental (1880) : On peut considérer ce recueil
d’articles comme le manifeste du
naturalisme
. Zola y expose sa foi en un art nouveau propre exposer les déterminismes sociaux et donc à guider l’humanité. En effet, le
romancier, fermement convaincu de l’influence
du milieu
sur la formation du caractère d’un individu, veut exposer les
moyens d’agir sur ce milieu afin de contrer le plus possible l’hérédité
physique et morale. Zola imagine fonder, contre les romantiques et idéalistes,
cette nouvelle littérature qu’il propose sur des critères scientifiques et l’examen attentif des actions des hommes
à travers le prisme de lois humaines et sociales. Sa croyance en les lois de
l’hérédité lui a été fortement inspirée par l’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865) de Claude Bernard (1813-1878) et le Traité de l’hérédité naturelle (1847-1850)
de Prosper Lucas ; Darwin est aussi une source d’inspiration. Zola exprime
ainsi le dessein du naturalisme :
« Posséder
le mécanisme des phénomènes chez l’homme, montrer les rouages des
manifestations intellectuelles et sensuelles telles que la physiologie
nous  les expliquera, sous les influences
de l’hérédité et des circonstances ambiantes, puis montrer l’homme vivant dans
le milieu social qu’il a produit lui-même, qu’il modifie tous les jours, et au
sein duquel il éprouve à son tour une transformation continue. »
Il ajoute encore que selon
lui « 
le romancier est fait d’un
observateur et d’un expérimentateur. L’observateur chez lui donne les faits
tels qu’il les a observés, pose le point de départ, établit le terrain solide
sur lequel vont marcher les personnages et se développer les phénomènes. Puis,
l’expérimentateur paraît et institue l’expérience, je veux dire fait mouvoir
les personnages dans une histoire particulière, pour y montrer que la
succession des faits y sera telle que l’exige le déterminisme des phénomènes
mis à l’étude. »
La volonté de représentation
exacte allait de pair avec l’introduction en littérature d’un langage nouveau,
et l’écrivain devait donc se défendre contre des accusations d’obscénité. Le positivisme de Zola est aujourd’hui
considéré comme un des excès naïfs et dogmatiques du scientisme de l’époque, débordant sur l’art, même si sa volonté
d’agir sur le monde par une littérature moderne anticipe par exemple l’essai
sartrien Qu’est-ce que la
littérature ?
. L’écrivain se reniera lui-même en partie en évoquant en
1893 son passé de sectaire.

Zola publiera d’autres recueils critiques : Les
Romanciers naturalistes
, Le
Naturalisme au théâtre
et Documents
littéraires
en 1881, puis Une
campagne
en 1882 ; et il parle aussi du naturalisme dans Mes haines en 1866, et dans les préfaces
de Thérèse Raquin (1868) et de La Fortune des Rougon (1871).

 

Madeleine Férat (1882) : Ce roman décrit la déchéance d’une femme que Zola,
subissant l’influence des théories de Jules Michelet, présente comme
physiologiquement marquée par le souvenir d’un amant. Son mari, Guillaume de
Viarmes, est quant à lui le sujet d’une jalousie rétrospective, d’autant plus
qu’il connaissait cet amant dont il apprend l’existence sur le tard, qui était
même un bon ami. La culpabilité de Madeleine est en outre nourrie par les
reproches d’une servante fanatique et bien qu’elle apparaissait d’abord comme
une âme droite et forte, elle finit par s’empoisonner, ce qui plonge Guillaume
dans la folie.

 

 

« Dans la vie, il n’y a que les plus honteux qui perdent. L’argent
est l’argent : quand on n’en a pas, le plus court est de se coucher. Moi,
lorsque j’ai eu vingt sous, j’ai toujours dit que j’en avais quarante ;
car toute la sagesse est là, il vaut mieux faire envie que pitié… On a beau
avoir reçu de l’instruction, si l’on n’est pas bien mis, les gens vous
méprisent. Ce n’est pas juste, mais c’est ainsi… Je porterais plutôt des jupons
sales qu’une robe d’indienne. Mangez des pommes de terre, mais ayez un poulet,
quand vous avez du monde à dîner… Et ceux qui disent le contraire sont des
imbéciles ! »

 

Émile Zola, Pot-Bouille, 1882

 

« C’est drôle, les
hommes riches s’imaginent qu’ils peuvent tout avoir pour leur argent… Eh
bien, et si je ne veux pas ?… Je me fiche de tes cadeaux. Tu me donnerais
Paris, ce serait toujours non… Vois-tu, ce n’est guère propre, ici. Eh bien,
je trouverais ça très gentil, si ça me plaisait d’y vivre avec toi ; tandis
qu’on crève dans tes palais, si le cœur n’y est pas… Ah ! l’argent !
mon pauvre chien, je l’ai quelque part ! Vois-tu, je danse dessus,
l’argent ! je crache dessus ! »

 

Émile Zola,
Nana, 1880

 

« La direction se
montrait impitoyable, devant la moindre plainte des clientes ; aucune
excuse n’était admise, l’employé avait toujours tort, devait disparaître ainsi
qu’un instrument défectueux, nuisant au bon mécanisme de la vente ; et les
camarades baissaient la tête, ne tentaient même pas de le défendre. Dans la
panique qui soufflait, chacun tremblait pour soi. »

 

Émile Zola,
Au
Bonheur des Dames
, 1883

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