Table des matières

Léviathan

par

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Julien Green

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1900 : Julian Hartridge Green – dit Julien Green – naît à Paris d’un père banquier, et de parents tous deux originaires
du Sud des États-Unis. Bien que son œuvre ait été presque entièrement écrite en
française, il restera américain toute sa vie. Son éducation est puritaine,
protestante, mais dès ses seize ans,
après la mort de sa mère, il abjure sa religion. Il se convertira au
catholicisme et connaîtra sa vie durant plusieurs crises religieuses, plusieurs crises de conscience, alternant entre
agnosticisme et effusions mystiques, et allant même chercher, à une période, la
lumière du côté du bouddhisme. Il étudie au lycée Janson de Sailly. Pendant la guerre, il prête main forte à la
Croix-Rouge américaine. Il part ensuite étudier à l’université de Virginie (1919-1922). Il se fixe définitivement en
France en 1922. Son premier ouvrage, Pamphlet contre les catholiques de France,
paraît sous pseudonyme en 1924. Cette année-là, il rencontre Robert de Saint Jean (1901-1987), journaliste
et écrivain qui sera son compagnon et restera l’ami le plus constant de sa vie.

1926 : Le premier roman de Green, Mont-Cinère, met en en scène des personnages tourmentés et excessifs en les personnes d’une mère
et de sa fille. La première, riche mais outrancièrement avare, impose un train
de vie misérable à sa fille et à sa mère, avec lesquelles elle vit à
Mont-Cinère, une belle propriété du Sud des États-Unis. La fille, qui ne
supporte pas cet état de fait, épouse un paysan misérable, sournois, en pensant
que cette union l’aidera à mettre la main sur la propriété. Mais une fois qu’elle
s’y retrouve seule avec lui, l’homme se révèle : il compte bien se rendre
possesseur de Mont-Cinère, et la jeune fille, désespérée, met le feu à la
demeure. Georges Bernanos remarque le roman et encourage son jeune auteur.

1927 : L’héroïne éponyme d’Adrienne Mesurat est une belle jeune
fille de dix-huit ans vivant en province qui s’éprend violemment d’un médecin
devenu depuis peu le voisin de la famille. Son père autoritaire et la vieille
fille aigrie qu’est sa sœur se liguent pour lui nuire, on la séquestre, et
Adrienne n’éprouvera aucun remords quand elle aura l’occasion de tuer son père.
Les obstacles se multiplient tout du long du roman entre le médecin et elle, et
quand elle finit par lui avouer son amour, avec son crime, elle est repoussée.
Ses malheurs ne s’arrêtent pas là puisqu’elle est encore dépouillée, puis elle devient
folle et perd jusqu’au souvenir de son identité. Adrienne Mesurat donc l’histoire d’un être dont les désirs d’absolu se fanent et se
corrompent dans une atmosphère sombre et étouffante.

1929 : Léviathan vient clore la trilogie commencée avec Mont-Cinère, mettant en scène des personnages féroces qui, sous le coup
d’une fatalité, sont victimes de
leurs passions et se détruisent eux-mêmes. Nous sommes ici,
à nouveau, dans la province française, où les instincts semblent trouver un
terrain favorable pour s’exaspérer, et c’est Guéret, un répétiteur méprisé par
la mère de son élève qui va, par passion, apprenant qu’Angèle, la jeune femme
dont il est épris, est prostituée par la propriétaire d’une pension à ses
clients, mutiler l’objet de son amour, puis lors de son errance délirante tuer
un vieillard. Il essaiera plus tard de s’emparer d’Angèle, qui défigurée se
cache, mais sera trahi et arrêté. Ce roman présentant un monde privé de grâce, où l’homme, aliéné par le mal, semble possédé
par un monstre qui se manifeste sur un mode inconscient, eut un grand succès.

1936 : Le roman Minuit raconte le destin étrange d’Élisabeth, dont la mère se
suicide à dix ans pour avoir été abandonnée par M. Edme, un homme qui
ressurgit six ans plus tard dans la vie de la fillette, provoquant, de
surprise, la mort de l’homme qui l’avait recueillie. Elle rejoint alors tout un
cortège d’hôtes singuliers dans une grande maison délabrée. Là, elle se
retrouve comme eux envoûtée par
Edme, tente de s’échapper avec un beau jeune homme mais, comme l’indique Green
dans son Journal, Élisabeth symbolise
l’âme humaine, et si elle est attirée par Edme, qui représente le spirituel, en
suivant le beau Serge – la matière –, elle va, littéralement, s’écraser au sol
à sa suite. En 1939, Green se convertit au catholicisme mais, restant isolé
dans la littérature
, il ne se rangera pas pour autant aux côtés des
écrivains catholiques. Pendant la guerre, il se réfugie aux États-Unis où il donne des cours de
littérature. À partir de 1945, il ne fera plus que de brefs séjours
outre-Atlantique.

1947 : Si j’étais vous réécrit le pacte
faustien
à travers l’histoire de Fabien, un aspirant écrivain qui s’ennuie d’être lui-même, angoissé de ne
pouvoir échapper à son destin, et auquel Brittomart, un homme étrange, permet
de connaître l’existence d’autres personnes de l’intérieur, après leur avoir
murmuré à l’oreille une formule en hébreu. Les choix que fait Fabien se
révèlent toujours fâcheux, d’autant qu’il se met véritablement à penser comme
chacun des êtres qu’il habite, jusqu’à oublier la formule après avoir revêtu la
peau d’une brute. L’expérience s’avère être une véritable descente aux enfers pour le jeune homme et Brittomart, en bon
Méphistophélès moderne, de réclamer finalement son dû : l’âme de Fabien.
Ce roman marque la fin d’une veine fantastique
entamée avec Visionnaire en 1934.

1950 : L’histoire de Moïra se passe dans les années 1920
sur un campus du Sud des États-Unis.
Joseph Day est un jeune homme de dix-huit ans, beau et délicat, épris de
pureté, qui se trouve soudain confronté à la grossièreté des jeunes gens qui
l’entourent. Il ne peut guère se lier qu’à un puritain comme lui, mais plus
raisonnable. Et quand les autres étudiants lui font une farce, programmant son
dépucelage en lui envoyant Moïra, une jeune fille qu’il avait pourtant d’abord trouvée
laide, il succombe, et le puritanisme
intransigeant
dans lequel il a grandi le pousse à vouloir rayer d’un trait
son péché en tuant la jeune fille.
Les rapports entre les jeunes gens sont en outre, dans ce roman, teintées d’ambiguïté, infléchies par des attirances homosexuelles.

1953 : Julien Green, poussé depuis longtemps par Louis Jouvet vers le théâtre, donne sa première pièce, Sud, au théâtre de l’Athénée. Il y
met en scène un lieutenant qui,
alors que la guerre de Sécession s’annonce, se trouve tenté par l’homosexualité, découverte qui engendre des pulsions suicidaires qui le poussent à
provoquer en duel celui qu’il aime. La pièce L’Ennemi, jouée au
théâtre des Bouffes-Parisiens, donne pour fond aux passions humaines, aux tentations
du Diable, la Révolution française. L’Ombre,
représentée au théâtre Antoine en 1956, parle de la mémoire et de ses méfaits chez des personnes particulièrement
sensibles.

1960 : Dans Chaque homme dans sa nuit, dont le titre dérive d’un vers des Contemplations de Hugo, Julien Green
continue d’explorer certaines tensions qui partagent les êtres, en l’occurrence
celles qui se font jour chez Wilfred, un jeune vendeur new-yorkais, dont la foi se trouve confrontée à ses appétits de chair. Il s’agit donc d’une
sorte d’éducation sentimentale à
l’issue de laquelle le jeune homme s’apercevra que l’amour implique autre chose
que de simples rapports charnels. La « nuit terrestre » que vit Wilfred ne s’éclairera cependant qu’à
la fin du récit. En 1972, Julien Green
devient le premier auteur étranger à entrer à l’Académie française, et l’un des rares auteurs à voir paraître ses œuvres complètes dans la collection de
la Pléiade.

1963 : Green, toujours soucieux de se
comprendre lui-même
, que ce soit à travers son Journal ou ses romans, fait paraître un premier récit autobiographique, Partir
avant le jour
, où il raconte son enfance heureuse jusqu’à ses dix-sept
ans. Suivront, dans le même registre, Mille chemins ouverts (1964), où il est question de son
adolescence pendant la Première Guerre mondiale, des chemins qui s’offrent
alors à lui et de son engagement dans l’armée américaine en Europe
(1917-1919) ; puis Terre lointaine (1966), qui concerne les années d’étude en Virginie, où il évoque
l’amour alors inavoué pour un étudiant, et qui marque la fin des années
d’apprentissage ; enfin on retrouve dans Jeunesse (1974) l’auteur jeune adulte, et il y
est question de son retour à Paris, de sa rencontre avec Robert de Saint Jean
et de ses crises de conscience. En 1983,
il publie Frère François, biographie de l’homme qu’il dit avoir le plus
admiré, saint François d’Assise.

1987 : Avec son roman Les Pays lointains, Julien Green
inaugure une « saga sudiste »,
prolixe et mélodramatique, ayant pour
cadre une plantation de coton du Sud des États-Unis au milieu du XIXe
siècle. Elizabeth, seize ans, une
Anglaise qui vient de perdre son père, y rejoint ses nombreux cousins et,
quelque peu volage, va se trouver confrontée à un dilemme quand elle s’éprend
de deux jeunes hommes. Le roman présente également la réalité de l’esclavage à l’époque, remonte aux
racines de la guerre de Sécession, et livre le tableau d’une famille de la bonne société au sein de
laquelle couvent de nombreux secrets.
La présentation des rapports qui lient ses membres, entre galanteries,
hypocrisies et trahisons, peut faire penser aux romans de Jane Austen. Julien
offre une suite aux aventures d’Elizabeth dans un second tome, Les
Étoiles du Sud
, en 1989. On
y retrouve l’héroïne plus mature, flanquée d’un fils de quatre ans. Les
premiers-signes de la guerre de Sécession apparaissent, et le rythme feuilletonesque de ce long
roman-fleuve ne faiblit pas. La saga se clôture en 1994 avec Dixie.

1998 : Julien Green meurt à 97
ans à Paris ; il est enterré selon son vœu dans une église en Autriche. Les
dernières années de sa vie, il continuait de publier tout en nourrissant de
nombreux désirs de voyages et de rencontres. Ses œuvres sont marquées par un style limpide, non caractérisé, des analyses psychologiques fouillées, l’obsession du mal, une misère morale, souvent, chez des personnages minés par une sexualité
envahissante
, et les thèmes de la faute,
indélébile, de la souillure, ainsi
que de l’homosexualité. Par le
protestantisme inclinant vers le jansénisme qui a marqué sa jeunesse, puis son
catholicisme inquiet, qui ont nourri ses obsessions
pour la grâce et le péché, Green peut être comparé à
François Mauriac, dont il a hérité le fauteuil à l’Académie française, selon le
vœu de celui-ci. Sa biographie de saint François d’Assise exceptée, son œuvre,
au début du XXIe siècle, reste largement inconnue dans le monde
anglo-saxon.

 

Le Journal de Julien Green est le plus long de la littérature, il
court de 1919 à 1998 et l’auteur a commencé à le faire paraître en 1938. Si Green
s’y montre d’une extrême réserve,
l’œuvre renseigne toutefois sur la conception
qu’il se faisait de la littérature,
de l’écrivain : pour lui, l’écriture doit relever de la nécessité absolue, l’écrivain mourrait
s’il n’écrivait pas. La littérature
est pour lui une mission grave,
engageant une grande responsabilité.
Plus pratiquement il y révèle n’écrire qu’une heure et demie par jour, et ne
jamais faire de plan pour ses romans. Au lieu de suer devant une page blanche,
il préconise de flâner, de perdre son temps. Le journal est largement contaminé
par sa lecture de la Bible à laquelle il se livrait quotidiennement dans le texte, ayant
longuement étudié l’hébreu, ainsi que par ses obsessions : la mort,
le péché, la guerre. L’écrivain apparaît en effet tourmenté, angoissé, se
dit neurasthénique même, et il se
console du sentiment de ses limites et de son pessimisme en lisant nombre
d’ouvrages religieux et mystiques. Il parle également de ses amitiés : au premier chef d’André Gide, un autre solitaire, mais encore de nombreuses
autres personnalités rencontrées –  Cocteau, Wells, Éluard, Camus,
Gertrude Stein, Lucien Daudet, Léon-Paul Fargue, Colette, Malraux ou Mauriac –,
au point que le Journal peut se lire
comme un vaste panorama de la vie littéraire de ce XXe siècle qu’a
traversé Julien Green de part en part.

 

 

« Quelle atroce ordonnance régissait le monde ! Sûrement il y
avait sur cette terre des prés verdoyants, des forêts où l’on pouvait se cacher
et se perdre, des femmes jeunes et belles qui l’auraient aimé peut-être, mais
une nécessité haineuse isolait les êtres, fermait les portes, s’amusait à
pousser dans une rue ceux qui dans la rue voisine eussent trouvé le bonheur, à
faire naître les uns des années trop tôt, les autres trop tard. La pensée que
le bonheur, son bonheur, était quelque part en ce monde et qu’il n’en savait
rien le mettait hors de lui. »

 

Julien Green, Léviathan, 1929

 

« Cette nuit encore, il
ne put s’endormir. Toute sa conversation avec David lui revenait sans cesse à
l’esprit et il la reconstruisait telle qu’il aurait voulu qu’elle fût, car il
rougissait de plusieurs phrases qui lui avaient échappé. Une fois de plus, il
avait dit ce qu’il ne voulait pas dire. Ces paroles qui sortaient malgré lui de
sa bouche le surprenaient toujours parce qu’elles exprimaient clairement des
choses qui, jusque-là, se cachaient au fond de lui-même. »

 

Julien Green, Moïra, 1950

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