Méditations cartésiennes

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Résumé

Introduction

 

         Husserl commence par expliquer que laphénoménologie transcendantale qu’il cherche à fonder est un néo-cartésianisme,sans jamais pourtant être en accord avec les énoncés de Descartes. C’est quec’est par l’étude des Méditations de Descartes que cette nouvellephénoménologie s’est déployée ; mais, les étudiant, Husserl les adéveloppées jusqu’à leur extrême limite, et les a dépassées largement, pourélaborer une doctrine inédite. Il rappelle le point de départ des Méditations :Descartes veut trouver à la philosophie, science qui d’après lui contienttoutes les autres sciences, des « fondements absolus ». Pour cefaire, Descartes propose le repli sur soi. Tout philosophe, avant que de commencerson œuvre, doit rentrer en lui-même pour faire table rase de tout ce qui estadmis et tout reconstruire. Ainsi il élabore une sagesse qui lui est toutepersonnelle. Descartes fait sans cesse l’aller-retour entre le subjectif etl’objectif, dans la mesure où il construit une méthode universelle pour ledéveloppement de philosophies individuelles – il n’est pas étonnant donc quepar les mêmes moyens les fins divergent. Husserl résume maintenant le contenudes méditations faites par Descartes : avec la fameuse méthode du douteuniversel qui postule que tout ce qui n’est pas absolument certain est faux (cequi fait par exemple que la croyance en l’existence du monde pendant lapratique du doute est suspendue), Descartes arrive à l’idée que seul le moi pensant,l’ego cogito pur, existe absolument. À partir de là, il cherche comment« retrouver, dans son intériorité pure, une extériorité objective »,et déduit des principes innés du moi l’existence de Dieu puis du monde.

         Une fois cela posé, Husserl se demandesi les idées cartésiennes n’ont qu’une valeur historique. Sa réponse évidemmentest négative. À ses yeux, la philosophie pendant la première moitié du XXesiècle et depuis une partie du XIXe siècle a perdu son unité, en cequ’elle a perdu son but. Chaque philosophe formule sa philosophie, mais necherche plus à participer d’un effort commun qui ferait avancer la sciencephilosophique générale. C’est dans un contexte similaire que Descartes a fondésa méthode, dont Husserl souligne l’importance, en tant qu’attitudephilosophique inédite, rompant l’objectivisme qualifié de naïf au profit d’unsubjectivisme transcendantal tendu vers une forme universelle. En d’autrestermes, puisque le subjectivisme cartésien, même si par définition il est basésur les vues d’un sujet unique, part du principe qu’une connaissance objectiveest possible, il invite chaque philosophe à collaborer au profit d’un desseinunique. C’est pourquoi Husserl pense que réemployer la méthode cartésienneaujourd’hui permettra de revitaliser la philosophie en rappelant à tous quechaque penseur a une responsabilité dans la constitution de la sciencephilosophique, dès lors qu’elle est pratiquée avec la même radicalité queDescartes. Husserl propose donc dans cet ouvrage de méditer à la façon deDescartes, en partant de l’ego cogito pur pour arriver à une réalitéobjective, mais avec l’avantage du recul historique : il pourra éviter leserreurs et les approximations aujourd’hui flagrantes du système cartésien.

 

         Premièreméditation

 

         Husserl entame la procédure du douteuniversel. Une première gêne, quant au système cartésien survient : commeDescartes, Husserl se sert de l’idée de la « science universelle »(selon laquelle on l’a dit la philosophie pourrait avoir des fondementsabsolus) comme guide dans ses méditations. Mais dans la pratique du doute, iln’est aucune science – puisque aucune science n’est indubitable – qui puisseservir d’exemple pour certifier qu’une science universelle est possible.Descartes, de son côté, avait réglé le paradoxe en sauvegardant d’avance lascience géométrique, déductive. Husserl fait la proposition suivante :plutôt que de choisir une science-témoin qui garantira le reste, il guide sesméditations en utilisant la possibilité d’une science universelle comme unehypothèse provisoire, expérimentale, que l’avancée de la réflexion validera ouinvalidera.

         À partir de là, Husserl précise saligne directrice. Il n’admettra aucun jugement qui ne lui soit donné commeévident, c’est-à-dire par « des “expériences”où les “choses” et “faits” en question ne sont présents”eux-mêmes” ». La question qui se pose alors est lasuivante : quels sont les jugements premiers, antérieurs à tous les autreset néanmoins parfaits, capables de fonder à terme la science universelle ?Un jugement, affirme Husserl, est toujours intentionnel, c’est-à-dire qu’il aune visée. En général cette visée consiste en une présomption sur la natured’une chose. Ainsi, comme l’a déjà laissé entendre Husserl en précisant saligne, un jugement n’est scientifiquement valide que si l’expérience, qui semanifeste en nous sous la forme d’une évidence, le vérifie. Un jugement estdonc parfait quand il y a adéquation totale entre la présomption et l’évidence.

         Mais pour les scientifiques il y a uneautre façon, plus sûre, d’atteindre la perfection de jugement, et c’est par lebiais de l’apodicticité. Le lien apodictique souffre parfois l’inadéquation avecla présomption puisque son indubitabilité passe par l’adéquation entre unjugement et les principes supérieurs savants. Dans le domaine de l’expérience,on est certain que tel objet existe. Mais cela n’exclut pas totalement ledoute. L’objet peut devenir objet de doute (comme dans une illusion optique parexemple). Le processus apodictique au contraire annule d’avance cettepossibilité en ce qu’il inclut dans son mouvement la réflexion critique surl’expérience. Ainsi il n’y a que par cette voie qu’on peut poser un jugementabsolument indubitable. Or, pour continuer le geste du doute universel, commel’existence du monde, malgré sa continuité, que nous expérimentons par lessens, ne peut être validée apodictiquement, il faut également pour l’instantsuspendre notre croyance en elle. Il en va de même pour les êtres qui peuplentce monde. Husserl nomme ce procédé époché, c’est-à-dire mise entre parenthèses.

         Dans cette situation le monde et lesêtres ne sont plus considérés comme existants, mais comme des « phénomènesd’existence », qui ont seulement la prétention d’exister réellement. Quoiqu’on décide de les considérer ainsi, ils ne disparaissent pas, ils ne cessentpas de se manifester. C’est ainsi que monte à la conscience la certitude de l’egocogito : dans la pratique du doute universel, le monde objectifexiste pour le sujet tel justement qu’il existe pour le sujet. Le sujet prendconnaissance du rôle actif que joue sa pensée dans l’appréhension et donc laconstitution de ce monde. En d’autres termes, « l’existence naturelle dumonde […] présuppose, comme une existence en soi antérieure, celle de l’ego pur ».Pour Husserl, reprenant à son compteles réflexions de Descartes à ce sujet, l’existence de l’ego, antérieure àtout jugement et possédant une valeur apodictique, constitue la vérité premièreparfaite. Mais sa portée est limitée. Ce n’est pas parce que l’ego cogito estindubitable que les pensées qu’il produit le sont. Chaque intention doit êtresoumise à la critique. De même, il ne faut pas comme Descartes utiliser l’egocogito comme un axiome apodictique à partir duquel l’existence de tout ettout le monde peut être déduite. C’est que l’ego n’est pas une petiteparcelle indubitable du monde. L’ego saisi pendant la pratique du douten’est pas un moi psychologique, que Husserl assimile à un moi social, toujoursdéjà ancré dans le monde, mais un moi phénoménologique, strictement interne.  

 

         Deuxièmeméditation

 

         Husserl pense que Descartes n’a pasréellement tiré profit de l’expérience transcendantale. C’est que, plutôt quede voir à partir d’elle quel champ de connaissance s’ouvrait, il a simplementcherché à y trouver des fondements pour le champ de connaissance mal établimais déjà admis à son époque. Dans l’expérience de l’ego cogito, n’apparaît pasuniquement le moi pensant – avec lui vient toute une structure, « unesphère nouvelle et infinie d’existence ». Afin de ne pas reproduirel’erreur cartésienne, Husserl propose qu’avant tout la phénoménologietranscendantale soit une égologie, c’est-à-dire une étude exclusive du moi. Ils’attachera donc, dans un premier temps, à dérouler l’expérience première de l’egocogito, explorer pleinement ce champ d’investigation nouveau et primordial.Et si cette entreprise semble close sur elle-même, Husserl précise que lesolipsisme évident qui apparaît de prime abord n’est qu’une étape nécessaire dela constitution de la connaissance transcendantale. Il annonce qu’à partir del’ego cogito pur il sera possible de retrouver le monde et autrui. Lesecond temps de la réflexion, programme-t-il ensuite, consistera en un retourcritique sur les limites de l’expérience transcendantale.

         Husserl s’attache pour enclencher le premier temps dutravail à distinguer la description du moi psychologique et celle du moitranscendantal. La différence fondamentale est que la psychologie considère lemonde comme existant, tandis que l’attitude transcendantale implique on l’a vude le considérer comme un phénomène. Toutefois, précise Husserl, l’épochéne peut rien changer au fait que la conscience est nécessairement la consciencede quelque chose, qu’elle est comme le jugement toujours intentionnelle. Maisle philosophe ne considérera pas ces objets de conscience autrement que commedes « corrélatifs intentionnels de modalités de la conscience ».Si la réflexion psychologique et la réflexion transcendantale peuvent êtreconfondues c’est que toutes deux impliquent d’exclure les données des sens. Enoutre, la réflexion transcendantale excède la réflexion psychologique,c’est-à-dire aussi qu’elle la contient : la révélation du moitranscendantal engendre parallèlement la révélation du moi psychologique.

         Husserl s’attache ensuite à décrire précisément lesmécanismes de la conscience. Il y remarque d’abord l’importance du processus synthétique. C’est par lasynthèse que la conscience fait le lien entre les différents états qu’elletraverse, qu’elle constitue une continuité. À vrai dire la synthèse n’est pasune opération extérieure et postérieure à la conscience, quels que soient lesétats individuels traversés il y au fond une conscience globale unifiée, etsurtout unifiée de manière synthétique. La synthèse est d’emblée constitutivede la conscience. Or, poursuit Husserl, ce qui permettrait l’opérationsynthétique serait notre « conscience immanente du temps ».C’est en effet grâce à elle qu’on peut recomposer des chronologies, des durées,des simultanéités. La logique synthétique permet aussi que lorsque nouspercevons l’état d’un objet nous percevons plus que cet état seul. Tout étatest dans la conscience entouré d’un halo d’autres états – ceux passés, ceux àvenir, enfin ceux qui sont possibles qui ne seront pas expérimentésconcrètement.

         En outre, il y a une synthèse des synthèses. On peut déduirede chaque objet un principe structurel de l’ego cogito : l’objet endevenant objet de conscience laisse apparaître d’autres possibilités deconscience, pour lui-même et pour les autres objets. Si cela est possible,c’est que par l’acte synthétique la totalité des objets perçus s’organise selonun ordre précis. La mission que se donne la phénoménologie husserlienne pour lemoment consiste, en partant de l’unité de la conscience et de ses objetsintentionnels, à délimiter précisément les possibles de la connaissancetranscendantale.

 

         Troisièmeméditation

 

         Husserl précise que, si dans le tempsde l’époché on cesse de postuler l’existence ou la non-existence dumonde, ce n’est pas pour autant que cette existence ou non-existence ne peutpas entrer en jeu. Un objet d’intention peut avoir la caractéristique d’être unobjet qui est ou un objet qui n’est pas. Husserl introduit pour cela le conceptde raison, défini comme structure du moi transcendantal, qui permet d’évaluerce qui relève de l’être et du non-être, et ce par des opérations synthétiquesde vérification. Cela ne veut pas dire pour autant qu’on met fin à l’époché.C’est simplement que l’existence ou la non-existence est déterminante dans lastructure de l’objet. Un objet qui est relève d’un système particulier. Àpartir de là, on peut, tout en conservant le doute radical, commencer àconstituer une réalité objective. 

 

         Quatrièmeméditation

 

         Husserl commence par préciser denouveau que l’ego cogito est intentionnel. Mais à cela s’ajoute uneseconde dimension. L’ego n’existe pas seulement par les objets intentionnels,il existe aussi pour lui-même. Il n’est pas uniquement constitué par un courantd’intentionnalités, il y a une unité du moi. Le moi est aussi en ce sens unpôle qui identique traverse les différents états de la conscience. Le moi conçude cette manière n’est pas vide pour autant. Il est plein des décisions quil’une après l’autre l’ont transformé. Lorsque l’ego décide d’agir, mêmeune fois que l’action est passée, il demeure l’ego qui a décidé d’agirde telle ou telle manière, de faire sienne telle action. Il ne peut se modifierqu’en reniant ses décisions. C’est dans cette chaîne de décisions, assumées oubiffées, que l’on découvre ce que l’on peut appeler la personnalitéindividuelle de l’ego. On y lit en effet une certaine manière decomportement constant.

         Par la suite, Husserl prescrit uneméthode pour que la phénoménologie transcendantale sorte du domaine empiriquepour entrer dans le domaine eidétique – c’est-à-dire le domaine de l’eidos(c’est le mot qu’emploie Platon pour désigner les idées pures, dégagées detoute contingence, antérieures à toute forme – l’idée chaise par exemple englobe toutes les chaises concrètes). Il fautobserver un objet et peu à peu faire varier dans l’imagination sescaractéristiques réelles, sa couleur, sa forme, etc., de telle sorte quel’objet nous apparaît dans toute l’étendue de ses possibilités. Ainsi onatteint l’objet dans sa pureté idéale et on a accès à l’eidos ego,« qui embrasse toutes les variantes possibles de mon egoempirique ». Cette seconde technique de méditation, appelée« intuition eidétique », vient s’ajouter au doute radical, pour parfairel’horizon transcendantal de Husserl. Il s’agit pour lui désormais de reformulerles problèmes déjà présentés, mais du point de vue nouveau de l’intuitioneidétique.

         Husserl précise que tous les étatspossibles de l’ego et des objets ne sont pas compossibles, autrement ditqu’ils ne peuvent pas être tous présents en même temps. Le surgissement d’unétat est orienté par une situation, et le courant de ces états n’est pasdétaché des données temporelles, d’une succession chronologique. Par contre, laprésence réelle d’un objet et sa présence eidétique dans l’esprit sontcompossibles. Cette compossibilité est même nécessaire pour que ce quis’appelle l’expérience ait lieu. L’expérience peut se constituer de manièreactive – lorsque l’ego est créateur – ou de manière passive – lorsqu’onreçoit la chose comme toute faite.

         Il est un problème qu’à ce stade duprocessus Husserl ne parvient pas à dépasser. Pour l’instant, en effet, laconscience ne sort pas d’elle-même. Ce qu’elle saisit du monde et d’autrui nevaut que pour elle. Pour dépasser cela, Descartes partait du principe quel’existence de Dieu était indubitable, et partant l’existence de la Créationétait confirmée. Husserl refuse ce recours, qu’il juge anti-transcendantal. Lacinquième méditation se consacre à pousser les recherches plus loin, etconfirmer la possibilité de l’existence du monde et d’autrui. 

 

         Cinquièmeméditation

 

         Le fait est, affirme Husserl, que nouspercevons les autres comme des objets – mais pas n’importe quels objets :ils nous apparaissent dans l’expérience comme des objets psycho-psychiques(c’est-à-dire qu’ils commandent les choses physiologiques par leur psychisme).Autrement dit, on déduit par l’expérience que les autres ont comme nous uneexpérience du moi, du monde et des autres. Mais ce n’est qu’une premièreétape : ceci valide pour partie l’existence d’autrui en tant que moipensant, mais le monde demeure un phénomène intersubjectif et ne devient pas unfait objectif. Husserl assure que les deux problèmes sont liés ; si l’onarrive à constituer des subjectivités étrangères transcendentalement, on pourraaffirmer l’existence du monde objectif. Pour ce faire, Husserl procède à uneseconde époché, qui consiste à nier tout ce qui n’est pas propriété del’ego, y compris les subjectivités étrangères.

         Husserl constate qu’une fois cetteabstraction opérée le monde continue à se manifester comme phénomène. Il nommecette couche restante de monde « sphère d’appartenance ». C’est ainsiqu’on accède à l’idée de Nature, notamment via l’expérience par la voie de l’époché retrouvée de notre corps organique,de notre « unité psycho-psychique ». Si un autre individu entre dansnotre champ de perception à ce moment – moment où nous postulons que seul notrecorps est – son corps nous paraît comme une transposition du nôtre. Partransfert, on lui reconnaît bientôt une existence organique. Il nous paraîtaussi comme un fait spatial, comme un illic (là), distinct de notre hic(ici). Or l’illic est un hic potentiel et, nous projetant,nous considérons l’autre comme le réceptacle des phénomènes qu’on pourraitavoir si on était illic. De ces perceptions, on saisit l’autre commemembre de la Nature. Dès lors, on accorde la même consistance à tout objetperçu et « cela se reproduit, mutatis mutandis, pour lesobjectivités de degrés supérieurs, constituées dans le monde objectifconcret ».

         Dans les derniers temps de la cinquièmeméditation, Husserl cherche à délimiter plus explicitement le territoire de saphénoménologie par rapport à la tradition philosophique. Tout d’abord, il luireconnaît des qualités métaphysiques, mais uniquement dans la mesure où saphénoménologie tend à accéder à la connaissance ultime. Pour autant, il récusel’idée de la compossibilité de deux mondes, l’un physique et l’autremétaphysique. À ses yeux, cela est un dévoiement de la métaphysique pure.Ensuite, il refuse d’agréer la confusion entre la phénoménologie et lapsychologie. Ce sont, pour lui, des champs de recherche bien distincts, qui secroisent mais ne se confondent pas, pour des raisons déjà invoquées au cours dulivre (voir « Première méditation »). Néanmoins, la phénoménologietranscendantale, qui à certains moments est une sorte de psychologie internepure, contribue à étendre la connaissance psychologique. Enfin, il récapitulesa démarche et insiste sur le fait que contrairement à Descartes il a suconstituer un monde en se tenant rigoureusement à l’époché.

 

         Conclusion

 

         Husserl, pour finir, montre endétaillant ses ramifications dans les sciences positives que la phénoménologietranscendantale telle que pratiquée dans ces Méditations cartésiennes,malgré ses limites et ses incomplétudes (l’opus ne prétend être qu’uneintroduction), permet bien la mise en place d’une philosophie-scienceuniverselle, par une « pleine, entière et universelle prise deconscience de soi-même »

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