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Pensées diverses sur la comète

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Résumé

Pierre Bayle est un précurseur ; ses écrits et sa pensée annoncent l’esprit et les luttes des Lumières qui verront le jour près d’un siècle plus tard. Né dans un âge où la tolérance n’a guère droit de cité, il se battra toute sa vie pour que l’intelligence et la raison priment sur la superstition, le dogmatisme, la tradition et la foi aveugle.

Son parcours lui-même est atypique. Fils d’un pasteur protestant, il est à ce titre élevé dans la religion réformée. Passionné de lectures sérieuses, il est bien sûr versé en lettres grecques et latines. Pourtant, après avoir étudié à l’académie protestante de Puylaurens, il poursuit ses études en étudiant la philosophie chez les jésuites de Toulouse, donc parmi des catholiques. Il ira jusqu’à se convertir en 1669, mais revient très vite à la religion de son père. Aux yeux des autorités du royaume, il est redevenu un hérétique, il doit donc quitter la France et part pour Genève. Après bien des voyages en quête de paix et de quiétude, il s’installe à Rotterdam où il enseigne. C’est là qu’il entreprend la rédaction des Pensées diverses sur la comète, publiées en 1682.

À la fin de l’année 1680, une comète illumine les cieux européens. C’est la comète de Kirch, dont le passage est grandement illustré dans l’iconographie de l’époque. Les hommes de science du temps se penchent sur son cas, et elle fait l’objet de nombreuses études sérieuses. Elle est tellement brillante qu’elle est même, dit-on, visible en plein jour. Cependant, comme c’est encore le cas de nos jours, le passage de l’astéroïde s’accompagne d’une foule de commentaires délirants et dénués de fondement, affirmant que la comète est un signe divin annonçant moult catastrophes. N’est-il pas bien connu que les comètes ont une influence maléfique ? Cela est attesté par les poètes et les historiens depuis la nuit des temps, et surtout par la tradition populaire. Les comètes ne sont-elles pas envoyées par Dieu pour éloigner les païens de l’athéisme ? Cela dit, il serait faux d’écrire que le passage de la comète de Kirch engendre terreur et panique en Europe. Cependant, son passage va être pour Pierre Bayle le prétexte à la rédaction d’un ouvrage majeur dans la pensée européenne.

Le titre complet en est Pensées diverses écrites à un docteur de la Sorbonne à l’occasion de la comète de 1680. Tout au long de l’ouvrage, à l’aide d’une argumentation rigoureuse, Pierre Bayle met à mal les idées reçues. Il illustre ici l’esprit critique tel qu’il est défini par René Descartes, en examinant chaque idée, en pesant le pour et le contre, puis en comparant lesdites idées, en les confrontant. En s’attaquant de manière frontale à la superstition et au dogme, Pierre Bayle sait qu’il aura maille à partir avec nombre d’adversaires, mais sa passion pour la controverse est la plus forte, et il se jette dans le débat avec rigueur et passion. Pour lui, les comètes ne sont que des phénomènes naturels, ce qu’il démontre rigoureusement. Rien de miraculeux dans leur apparition ! Il combat les préjugés et plaide pour la constante nécessité d’un libre examen. C’est la condition sine qua non à tout progrès scientifique, le seul qui compte. En cela, Pierre Bayle se démarque de l’esprit religieux qui se base sur la tradition et l’autorité et en aucun cas sur la raison. En effet, que valent les dogmes édictés par deux ou trois représentants d’une autorité qui se contentent de débiter une doctrine ? Rien, si leur discours ne s’appuie pas sur une étude raisonnée et scientifique, même si ces dogmes sont issus de personnages titrés ou porteurs de diplômes prétendument garants de leur compétence. Que vaut une conviction basée sur la seule foi ? Pas grand-chose, si la réflexion et le scepticisme en sont absents. Sans être militant ni agitateur, Pierre Bayle veut secouer la paresse intellectuelle et la crédulité des hommes.

Les comètes sont des créations de Dieu pour avertir les païens et éloigner les hommes de l’athéisme ? Que nenni ! Ici, Pierre Bayle fait preuve d’une ouverture d’esprit et d’une tolérance qui sont fort rares à son époque, puisqu’il déclare que les athées ne sont pas forcément des êtres nuisibles et corrompus. Mieux même : une société athée peut très bien exister et fonctionner. Au point de vue social, l’athéisme n’est donc pas dangereux. La foi n’influe pas sur la moralité de l’individu ; morale et religion sont indépendantes l’une de l’autre. Un peuple athée peut avoir de l’honneur, tandis que certains chrétiens adoptent parfois des codes sociaux contraires à l’esprit de l’Évangile. Une telle prise de position annonce les sociétés laïques à venir, qui ont eu tant de mal à exister et ont encore tant de mal à perdurer. On ne peut que saluer le courage de Pierre Bayle, qui montre ici un esprit de tolérance que n’avait pas la société de son temps, en une époque où l’hérésie était encore punie de la prison voire du bûcher.

En conclusion de ses Pensées, Pierre Bayle soutient la toute-puissance du fait et de l’expérience. La science expérimentale prime sur tout, même sur la foi, même sur le dogme. La nécessité d’un raisonnement rigoureux et critique est absolue, sous peine de devenir victime de la superstition. Il n’est pas de miracle, il n’y a que des phénomènes naturels. Comparaison n’est pas raison et prenons garde à ne pas confondre succession et conséquence : ce n’est pas parce qu’une comète apparaît que les événements postérieurs en sont la conséquence. Quod erat demonstrandum.

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