Pensées Métaphysiques

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Baruch Spinoza

Chronologie

 

1632 : Baruch Spinoza naît à Amsterdam (Provinces-Unies) dans une
famille de Juifs portugais ayant fui
les persécutions religieuses. Son prénom signifie « béni » en hébreu.
On parle l’espagnol au sein de la famille. Le grand-père, Abraham, est le chef
de la communauté juive de la ville. Le père, Michaël, s’occupe des œuvres et de
la synagogue. Baruch étudie dans une école juive où l’enseignement porte d’abord
sur l’Ancien Testament, le Talmud, puis sur les œuvres des philosophes juifs. Il
fréquente également les milieux chrétiens, où il s’exprime en hollandais, et
rencontre des cartésiens et des libres penseurs. Il apprend également les
mathématiques, la physique, le latin, ainsi que la pratique des affaires avec
son père. Il brille par son intelligence et une petite cour d’admirateurs se
forme assez tôt autour de lui.

Parmi les maîtres qui ont influencé sa pensée,
figurent Abraham Ibn Ezra (XIIe siècle), Gersonide (XIVe
siècle), Hasdaï Crescas (XIVe-XVe siècles), ainsi que des
mystiques juifs. Spinoza se fait négociant après la mort de son père en 1654,
puis il deviendra virtuose dans la confection et le polissage des verres de
lunettes, des lentilles de
télescopes et de microscopes, activité à la fois scientifique et artisanale. Sa
vie, principalement consacrée à la pensée, ne s’articule qu’autour de quelques
dates correspondant à ses déplacements et aux entames de ses travaux.

1656 : La curiosité de Spinoza, sa tolérance vis-à-vis de toutes les
pensées, l’ont mené à fréquenter des milieux divers mais lui valent aussi d’être
surveillé puis finalement excommunié
par les chefs de la communauté israélite. Un fanatique tente même de
l’assassiner. C’est entre 1657 et 1661 que Spinoza aurait composé son Traité
de la réforme de l’entendement
(voir
ci-dessous).

1660 : Il vit dans le village de Rijnsburg, près de Leyde, chez un
chirurgien. Il enseigne et écrit. En 1661-1662, Spinoza commence à écrire l’Éthique (voir ci-dessous), qu’il achèvera en
1675. L’élaboration de la philosophie spinoziste a pu être vue comme un effort
pour répondre au problème de l’aliénation politique et religieuse que vivaient
Juifs et chrétiens dans l’Europe du XVIIe siècle, et dans ces
Provinces-Unies qui, si elles ont gagné leur indépendance vis-à-vis de
l’Espagne en 1648, subissent le carcan des idéologies émanant des puritains
calvinistes comme des formalistes juifs. Son œuvre revêt une valeur
contestataire, subversive dans tous les domaines.

1663 : Spinoza s’installe à Voorburg, près de La Haye. C’est alors un
philosophe assez célèbre qui correspond avec des sommités, et attire notamment
des épicuriens français : Jean Hesnault vient lui rendre visite en 1668,
Saint-Évremond en 1669. Il continue de polir des verres pour vivre. En 1665, il aurait entamé la rédaction de
son Traité
théologico-politique
(voir
ci-dessous), parce que des théologiens le traitent d’athée dit-il dans une lettre,
et peut-être pour préparer le public et les autorités à l’Éthique.

1670 : Le Traité théologico-politique
paraît et déclenche une vague de réfutations
– d’abord de protestants, mystiques ou rationalistes –, de dénonciations et de
polémiques à travers l’Europe, qui assurent sa célébrité et la diffusion de sa
pensée. L’œuvre est condamnée par la cour de Hollande quatre ans plus tard
parmi plusieurs autres œuvres dont le Léviathan
(1651) de Hobbes. Leibniz rencontre Spinoza et s’en prend violemment à lui. L’œuvre
est d’abord attaquée pour sa remise en cause de l’interprétation traditionnelle
de la Bible plutôt que pour sa défense d’un régime démocratique fondé sur un
pacte social. Cette année-là, Spinoza s’installe à La Haye où il demeurera jusqu’à sa mort. Il continue d’écrire l’Éthique tout en pressentant qu’il n’en
verra pas la publication de son vivant.

1672 : L’armée de Louis XV envahit les Provinces-Unies. Spinoza est indigné
par l’assassinat des frères de Witt, chefs du parti libéral et protecteurs du
philosophe. En 1673, de retour d’une ambassade manquée à Utrecht auprès du
prince de Condé afin d’établir des liens entre les libéraux et celui-ci,
Spinoza manque d’être lapidé par la foule.

1677 : Baruch Spinoza meurt à La
Haye à quarante-quatre ans. Il s’était appliqué à terminer l’Éthique de 1673 à 1675 et il meurt en
philosophe respecté de quelques fidèles, qui viennent le voir de loin. Ceux-ci
le voient déjà comme un réformateur
non seulement de la religion
traditionnelle
, mais aussi de la philosophie,
ainsi qu’un penseur politique original.

Tous les philosophes postérieurs à Spinoza ont
lu l’Éthique, et il a inspiré la
pensée de beaucoup, malgré la haine quasi
universelle
qu’il a suscitée au XVIIe siècle – Bayle et
Boulainvilliers parmi quelques-uns exceptés, dont les sympathies préludent à un
siècle spinoziste et au développement du matérialisme athée (assumé à visage
découvert d’abord par le baron d’Holbach) – et le pillage silencieux qui s’observe
au
XVIIIe, par des disciples honteux.
Les attaques formulées contre Spinoza par Malebranche, Bossuet et Fénelon,
incarnent cette relation ambiguë à sa pensée, faite de haine et d’attirance, qui
s’est observée encore longtemps après sa mort. Hegel et Bergson diront pour
leur part du spinozisme que c’est la
philosophie même
, dans le sens où Spinoza présente la pratique philosophique comme la condition de la liberté
et de la joie de l’homme. Comme
celle de Platon et de Marx, qui ont également suscité de violentes luttes idéologiques, la pensée de Spinoza est désormais omniprésente, largement diluée dans les
esprits et la culture, et semble aujourd’hui incarner la naissance de la philosophie moderne.

 

Regards sur les œuvres, éléments sur sa pensée

 

Traité théologico-politique (Tractatus theologico-politicus, 1670) : Cette œuvre est la seule à
avoir été publiée du vivant de Spinoza, mais anonymement. Le scandale qu’elle suscita fut immense. Le philosophe s’attachait à
distinguer la philosophie, du domaine de la raison, et la théologie, du domaine de la foi, et donc à critiquer ces théologiens prétendant
exercer une autorité intellectuelle hors de leur domaine. Spinoza considère les
faits bibliques comme des faits de la nature, et les livres
sacrés comme des choses de la nature, qui comme elles peuvent faire l’objet une
méthode « naturelle » d’interprétation. Le récit biblique pourrait
ainsi être soumis à une critique historique. De manière générale Spinoza défend
dans cette œuvre la liberté de penser
de chacun, que l’État doit parvenir
à concilier avec sa souveraineté absolue. Les églises
doivent respecter celle-ci en renonçant à leurs prétentions temporelles. Si la démocratie apparaît comme le régime politique le plus naturel,
l’aristocratie ou tout gouvernement à forme collective respectant la liberté de
penser
est acceptable.

Traité de la réforme de l’entendement (Tractatus de intellectus emendatione,
1677) : Ce traité, inachevé et disparate, écrit dans la jeunesse de
Spinoza, est motivé par la quête
d’un bien véritable capable de faire
accéder l’homme à « une éternité de
joie souveraine et parfaite
 », en le libérant des valeurs
transcendantes, de la peur de la mort, de l’angoisse métaphysique. Plutôt
qu’une réforme de l’entendement, on
devrait parler d’une « purification » :
il s’agit d’ôter de l’entendement ses
fantasmes imaginaires, et d’accéder
à une connaissance adéquate qui
rende possible ce véritable bien, la connaissance en elle-même n’étant jamais
une fin en soi. L’analyse que fait Spinoza des modes de connaissance possibles
et de leurs valeurs – il distingue notamment une connaissance intuitive, une aperception immédiate des liaisons
rationnelles – s’apparente à un appel à la réflexion
autonome
. La science de cette connaissance intuitive est en réalité la
philosophie même. Réfléchissant à la question de la méthode, Spinoza conclut
qu’une méthode préalable n’est pas nécessaire, et qu’il faut partir d’une idée vraie, qui se révèle
comme une évidence, une intuition rationnelle, pour tirer les
principes d’une méthode. La méthode se confond donc avec l’exercice même de la
pensée philosophique, laquelle fonde de façon autonome la connaissance vraie,
et non en ayant recours à l’idée de Dieu comme chez Descartes. Spinoza traite
en outre les notions de mémoire, d’entendement, d’imagination et de définition,
qu’il s’essaie à distinguer, théoriser et définir. Dans la philosophie de
Spinoza, l’imagination est
systématiquement critiquée pour être
à l’origine de la servitude de l’homme,
de pensées fausses dans tous les domaines, engendrées par un désir ignorant et imaginaire : ainsi
en théologie l’imagination suscite superstitions et délires
anthropomorphiques ; en psychologie elle engendre des délires
passionnels ; en morale et en politique elle produit des délires de
frayeur et d’angoisse. La servitude
de l’homme n’est donc pas le fait des déterminismes qu’on observe dans la
nature mais de l’ignorance de ces déterminismes.

Éthique ou Éthique
démontrée suivant l’ordre géométrique
(Ethica ordine geometrico demonstrata, 1677) : Dans cette œuvre ardue, à la méthode d’exposition
calquée sur la géométrie euclidienne, Spinoza s’attache à articuler la
connaissance métaphysique avec la finalité
morale
qu’est pour lui la béatitude
– notion équivalente à celle de liberté –, c’est-à-dire à opérer la
synthèse, par la raison, entre un système total et la sagesse d’une existence
heureuse au niveau individuel. En enchaînant axiomes, définitions et
propositions, il rompt avec les concepts philosophiques traditionnels d’homme
et de Dieu, rejette l’anthropomorphisme qui marque les représentations divines,
et développe un immanentisme « panthéiste »
(le mot est du pasteur Jacques de La Faye et doit être employé avec précaution) :
Dieu n’est pas un créateur transcendant mais la Nature elle-même, Substance
unique et infinie
, première ontologiquement. Il développe également la
théorie de la connaissance que l’on trouve dans le Traité de la réforme de l’entendement. Il envisage le corps et
l’esprit respectivement comme l’extension et la pensée de l’être humain, deux
types d’expression, deux modes de rapport à Dieu, et donc une seule et même
entité : la personne. L’âme ou l’esprit n’est que l’idée, la conscience du
corps, elle n’est pas une entité séparée. En termes d’affects comme en termes
d’ontologie, Spinoza refuse toute
transcendance
.

« Nous ne désirons pas une chose parce
qu’elle est bonne, mais au contraire c’est
parce que nous la désirons que nous la disons bonne
. » (Éth.,
III, 9, sc.)

Le conatus ou désir est une notion clé de sa pensée ; c’est le désir et non la connaissance qui est l’essence de l’homme. Il s’agit d’un désir de puissance, qui est un désir de se réaliser, de persévérer dans son être. La
connaissance vient en second : l’homme s’efforce de connaître pour
déployer son désir, son existence affirmative. Cette primauté du désir implique
qu’il n’y a ni bien ni mal dans l’état
de nature
, ni droit ni injustice. C’est en se réalisant que l’homme
« agit bien » et éprouve de la joie ; le droit est la puissance
d’exister. Spinoza ne juge pas, ne prescrit, mais cherche à comprendre les
mécanismes à l’œuvre dans un monde qu’il envisage sur un mode déterministe :
l’être humain étant une partie de Dieu, son libre arbitre est une illusion
entretenue par l’ignorance des causes qui
le déterminent. Mais la liberté n’est pas rejetée pour autant : comme il
l’émancipe du libre arbitre, le philosophe envisage une nouvelle voie s’ouvrant
à l’homme grâce à une connaissance
adéquate
, dite sub specie aeternitatis, c’est-à-dire du point de vue de
l’éternité, qui rend possible une béatitude,
une liberté heureuse qui est la vertu même. La liberté est ainsi la
connaissance réflexive de l’affect, qui de passif, hétéronome, aveugle, devient
actif, autonome, éclairé, ce qui permet à l’individu de se réaliser
authentiquement dans la joie et l’indépendance. La joie suprême dont parle
Spinoza équivaut à un « amour
intellectuel de Dieu 
» (et donc de la Nature, de la Vérité – toutes
ces entités étant identiques). La philosophie de Spinoza cherche à engendrer
une seconde naissance de l’homme
dont la conscience retourne à elle-même
comme centre
. Cette œuvre constitue ainsi la synthèse de la pensée à la
fois ontologique, anthropologique et morale de Spinoza. Elle peut être vue
comme le premier fondement de la critique moderne de la Bible, mais encore elle
annonce l’analyse de la société que fait Hume, et les théories de la société
civile dont sont issues les sciences sociales.

Traité politique (Tractatus politicus, 1677) : Ce traité, lui aussi inachevé, reprend des thèmes du Traité théologico-politique. Spinoza se
focalise ici sur la question de la liberté
et du problème de la conservation d’un
régime politique
. Si la démocratie est le meilleur des régimes, c’est parce
que la souveraineté y coïncide avec le peuple, ce qui assure
sa puissance et sa stabilité. L’État et le peuple se
recouvrant, la sécurité de l’un équivaut à la sécurité de l’autre, et la
concorde, et une vraie vie de l’esprit, fondée sur la raison, y deviennent donc
possibles.

 

 

« L’homme n’est pas un empire dans un empire : partie
infime de la Nature totale, il dépend des autres parties. Dans son ignorance
des causes véritables, il se croit libre. Il est pourtant rarement la cause
adéquate de ses actes et dans la mesure où il n’en est que la cause inadéquate,
dans la mesure où le monde l’envahit et le rend comme étranger à lui-même, à sa
nature véritable, il est passif, c’est-à-dire encore passionné. »

 

« Cette Tristesse
qu’accompagne l’idée de notre faiblesse s’appelle Humilité. Au contraire, la
Joie qui naît de la considération de nous-même se nomme Amour-propre ou
Satisfaction intérieure.

Et comme cette joie se
renouvelle toutes les fois que l’homme considère ses propres vertus, autrement
dit sa puissance d’agir, chacun est donc naturellement avide de raconter ses
actions et de faire étalage des forces de son corps et de son âme, et voilà
pourquoi les hommes se rendent insupportables les uns pour les autres. »

 

Spinoza, Éthique, 1677

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