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Portrait de l'artiste en jeune homme

par

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James Joyce

James Augustine Aloysius Joyce est né à Dublin en 1882 et il est
mort à Zurich (Suisse) en 1941. Sa famille est catholique et n’est riche que de
son blason, jouissant d’une bonne renommée. Son enfance ne va pas sans heurts,
car son père – personnage charismatique qui inspirera son œuvre – est un genre
de lovelace porté sur la boisson.

À 9 ans, il connaît une longue maladie qui le cloue dans sa
chambre plusieurs mois. Il fait ses humanités chez les jésuites dès 11
ans ; il brillera tout au long de ses études, acquérant une solide culture
classique, et s’inscrit à l’University College de Dublin. Il reste à l’écart de
toute prise de position lors de l’embrasement nationaliste de son pays, et
toute sa vie sa neutralité en matière de politique s’accentuera.

Se retrouvera dans son œuvre son goût pour les langues ; à
côté de la grammaire comparée, il étude l’italien, l’allemand, le français et
le norvégien. Il connaîtra au total une douzaine de langues. En matière
d’écriture, il fait ses armes en s’adonnant à la critique littéraire dans
plusieurs journaux dublinois, ainsi que dans la revue de son université.

À peine sorti de l’adolescence, la découverte du dramaturge
norvégien Henrik Ibsen constitue pour lui un choc ; l’enseignement des
jésuites lui paraît soudain étouffant, il connaît une crise religieuse qui
l’amène à perdre la foi, et il nourrit son hérésie en lisant Giordano Bruno et
Julien l’Apostat. Il se plonge dans la vie à la façon de son père.

Parti étudier la médecine à Paris, il délaisse les cours pour
s’enfermer dans la bibliothèque Sainte-Geneviève. Rentré en Irlande pour
veiller sa mère mourante, il se retrouve à enseigner la grammaire dans un
collège de la capitale, avant de faire la rencontre de Nora Barnacle qui
l’accompagnera sa vie durant.

Alors qu’il s’est installé en Italie – où il exerce un temps le
métier de comptable –, après un passage en Autriche avec sa femme, il retourne
à Trieste
(alors territoire autrichien) et donne des leçons d’anglais sans délaisser l’écriture. En
1907, paraît un recueil de vers, Musique
de chambre
, qui ne fut vraiment connu qu’après la publication d’Ulysse. Joyce considérait la poésie
comme un art mineur, et il faut voir dans cette première œuvre une sorte de
délassement tournant uniquement autour du thème de la plainte amoureuse. Les
trente-six poèmes qui la composent sont empreints de sonorités ciselées ;
l’intention musicale est palpable.

Son admiration persistante pour Ibsen le pousse à écrire Les Exilés (Exiles) en 1908, une comédie psychologique en trois actes, la seule
œuvre dramatique de Joyce. Il s’agit d’une quête de liberté, de vérité absolue,
à travers l’histoire d’un époux qui veut bien donner sa femme à un homme qu’il
admire, mais une fois que la rencontre a eu lieu, incapable d’acquérir la
certitude qu’il ne s’est rien passé, il demeure déchiré par le doute. La
publication n’a lieu que dix ans plus tard, mais la représentation de la pièce
dès 1910 lui permet de connaître le goût du scandale et un début de succès.

Des nouvelles qu’il a commencé à écrire alors qu’il était étudiant sont
réunies sous le titre Gens de Dublin
(Dubliners), habitants dont il évoque
des types qu’il associe aux caractéristiques traditionnelles de la nature
humaine. La vie bourgeoise de l’époque, le climat incertain dans lequel vit la
société irlandaise sont bien rendus, sur un ton oscillant entre humour et
scepticisme. La nouvelle Correspondances,
par exemple, met en scène le type de l’employé fainéant, incompétent, constamment
au bord du licenciement, chez qui les peines trouvent toujours une compensation
dans une vie d’excès ; à la fin du récit, la prose de Joyce se voit rythmée
par les coups que l’homme donne à ses enfants. Une anecdote liée à la
publication le dégoûte, dès ses 30 ans, de son pays natal : il découvre
que les ouvrages qu’il a fait imprimer à ses frais ont été brûlés par une
personne ayant acquis le lot. C’est pourtant sa ville natale qui nourrira
toutes ses œuvres à venir.

En 1916 est publié à New York Dedalus,
portrait de l’artiste par lui-même
(The
Portrait of the Artist as a Young Man
), roman autobiographique retraçant la
jeunesse de Joyce, la manière dont il s’est libéré de la logique et de la
théologie chrétiennes pour devenir un artiste, mais à la fois les remords qu’il
a conservés longtemps, la nature du poids écrasant de son passé. Les
mesquineries relevées chez sa famille y alternent avec d’émouvantes évocations
des blessures de l’Irlande. Pendant sa rédaction, Joyce vit dans une relative
pauvreté : l’enseignement de l’anglais lui rapporte peu à Trieste et il a
une famille à charge. Par ailleurs, sa vue, qui fut toujours mauvaise, baisse
depuis des années au point qu’il craint fréquemment la cécité – il devra
soigner un glaucome et subira plusieurs opérations de la cataracte qui le
laissèrent terriblement souffrant –, et il connaît des périodes de dépression. Le
supportent dans les difficultés sa famille et l’écrivain triestin Italo Svevo.
Parmi les lettrés qui remarquent Dedalus déjà
au moment de sa parution dans The Egoist
en 1913, figurent T. S. Elliot et Ezra Pound ; certains se lient d’amitié
avec lui.

Pendant la Première Guerre mondiale il rejoint un pays neutre en
s’installant à Zurich. Harriet Shaw Weaver, éditrice de la revue The Egoist, est pour lui une mécène dès
1916. Déménageant à Paris en 1920, il comprend qu’il ne quittera plus la ville,
y ayant reçu un accueil des plus favorables, après avoir été incité à s’y
rendre par Ezra Pound ; il y reste vingt ans consécutifs.

Grâce à trois femmes progressistes et à Valery Larbaud, Ulysse (Ulysses) paraît en anglais et en français entre 1922 et 1929, non sans
subir des procès et la censure, en Irlande et aux États-Unis, pour sa matière
jugée pornographique. L’œuvre a été longuement écrite entre Trieste, Zurich et
Paris, de 1914 à 1921. Tour à tour légende, élégie, épopée, pamphlet,
reportage, le récit relève aussi de la farce, du drame, de la symphonie, ou
s’apparente même parfois à un traité de cosmographie, à travers des langages oscillant
entre l’argot, le sublime, le jargon scientifique, le parler judiciaire. Pour
la première fois, c’est un monologue intérieur qui gouverne un ouvrage entier,
où la ponctuation s’absente parfois. Valery Larbaud a révélé que le livre
fonctionnait comme une parodie de l’Odyssée
d’Homère – dont il mime la structure, et où Léopold Bloom prend la place
d’Ulysse, Stephen Dédalus celle de Télémaque – mais réduite au temps d’une
journée, le jeudi 16 juin 1904. Bien plus, il s’agirait d’une véritable somme
de la culture occidentale, où Ulysse représente l’Homme, et où se trouvent
réunis le père et le fils, le jour et la nuit, l’esprit et la chair, l’individu
avec l’univers.

Dès lors, l’auteur connaît une grande renommée. Il compte parmi ses amis
Samuel Beckett, et Gide comme Fargue, entre autres auteurs, le défendent.

Work in
Progress
est le titre d’une œuvre provisoire composée
et publiée pendant dix-sept ans de 1922 à 1939, année où elle prend le titre de
La Veillée de Finnegan (Finnegans Wake, d’après une chanson
populaire), qui forme une suite aux œuvres précédentes, elles-mêmes étroitement
imbriquées – ouvrage de la mémoire qui fait revivre des personnages symboliques
aux identités mouvantes, dont les thèmes sont chantés lors d’un très long
prélude ; parmi eux, Humphrey Chimpden Earwicker, autrement appelé H. C.
E., soit « Here Comes Everybody », se distingue pour l’évidence de
son universalité. À nouveau, il faut deux cents pages pour retranscrire deux
heures ; des moments de la vie quotidienne sont illustrés, entre les
devoirs et les jeux des enfants, les parents aux aguets dans leur chambre. Soixante
langues se succèdent du sanskrit au danois. Tout fonctionne comme un symbole,
et l’œuvre se présente tel un cycle en illustrant une certaine vision de
l’histoire, ce que mettent en évidence les premières et dernières phrases de
l’ouvrage invitant le lecteur à reprendre sans fin un livre jamais terminé. Par
cette œuvre, Joyce semble s’aliéner un temps la critique et le lectorat, car on
y voit une gigantesque mystification.

L’écrivain, indifférent à la réception de son œuvre, passe en ce temps-là de
longues heures auprès de sa fille malade mentale, jusqu’à ce qu’il comprenne
qu’on ne pourrait la guérir.

L’écrivain laisse le souvenir d’un artiste sans concession ignorant la
politique, l’argent, la presse. Dublin restera le cadre perpétuel de toutes ses
œuvres qui semblent des variations sur un même thème, un seul livre aux
multiples couvertures, qui contient le « monde dans une coquille de noix
(« All space in a nutshell » dit-il), un monde hissé hors du temps
par ce disciple de Vico partisan d’un « Éternel Retour », où est nié
l’événement, qui ne survient pas mais se répète, conception mystique qui peut
fonctionner comme un prisme pour lire l’œuvre d’un écrivain dont l’invention formelle
du langage ne peut guère être comparée qu’à celle d’un Rabelais. Les effluves
de scandale qui ont accompagné une œuvre qui aura connu l’autodafé ont
contribué à construire une gloire que l’on retrouve seulement chez les grands
hommes qui ont marqué leur temps dans leurs disciplines, tels Freud ou
Einstein.

Gide évoque le mystère du génie et de la hauteur de Joyce en
écrivant : « Il n’est pas malaisé d’être hardi quand on est jeune.
L’audace la plus belle est celle de la fin de la vie. Je l’admire dans Joyce
comme je l’admirais dans Mallarmé et dans quelques très rares artistes dont
l’œuvre s’achève en falaise et qui présentent au futur la plus abrupte face de
leur génie, sans plus laisser connaître l’insensible pente par où ils ont
atteint patiemment cette déconcertante altitude. »

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