Ce que la science ne sait pas

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Voici un texte fameux (paru en 1989 dans le magazine La Recherche), d’un
des plus grands philosophes du XXème siècle, Michel Henry. Fondateur d’une
phénoménologie matérielle post-husserlienne et post-heideggérienne, cet
auteur a certainement argumenté la plus forte et la plus sérieuse critique de
toute l’histoire portée à la science et à la réalisation de cette dernière dans la
techniquemoderne (cf. La Barbarie paru en 1987). M. Henry reprend dans le
texte qui suit, l’essentiel des résultats de la démonstration qu’il fait dans cet
ouvrage.
Bonne lecture !
« Ce que la science ne sait pas », par Michel
Henry.
« Dieu est la Science » disait Yvon Belaval, voulant signifier par là que la seconde s’était
substitué au premier : c’est elle qui détient désormais le savoir, tout savoirconcevable, et le
Pouvoir, tout pouvoir dont l’homme est capable en ce monde, pour autant qu’il ne saurait agir
sur celui-ci et le transformer qu’à la condition d’en connaître les lois. A cet égard, les progrès
foudroyants (dans tous les sens du mots) de la technique qui prolonge le développement
scientifique et s’appuie constamment sur lui, sont l’illustration spectaculaire d’une mutationthéorique et pratique qui entend désormais confier à la connaissance objective de la nature
matérielle le destin de l’homme. Si une croyance subsiste en effet, au milieu de
l’effondrement de toutes les croyances et de toutes les valeurs qui caractérise la modernité,
c’est bien celle-ci : la croyance que le savoir scientifique constitue l’unique forme de savoir
véritable, véridique, objectif etque c’est sur lui par conséquent que l’action humaine doit se
fonder et se guider.
Or c’est justement dans son rapport à l’éthique que ce savoir exclusif laisse paraître
d’étranges faiblesses. Ce que l’on demande à l’éthique, ce sont au moins deux choses : sur le
plan individuel, un noyau de certitudes permettant à chacun de conduire sa vie, sur le plan
collectif, une unité offrant àl’humanité et d’abord à chaque groupe social, à chaque nation, la
possibilité de former une communauté de comportements, un ethos qui s’élève sur ce sol de
convictions et de pensées communes.
Que voyons-nous, au contraire, à l’âge de la science omnisciente et de la technique
omnipuissante ? Non pas des êtres confiants en eux-mêmes et dans leur destinée, se mouvant
avec bonheur et aisance au sein d’unmonde devenu intelligible à leur esprit, assurés de ce
qu’ils ont à y faire. Mais plutôt des individus esseulés, étrangers à toute communauté concrète
parce que, faute d’un lien spirituel, aucune communauté de ce genre n’existe plus. Pour ces
êtres livrés à eux-mêmes mais ne trouvant pas plus en eux-mêmes que hors d’eux-mêmes un
sens à leur vie, il n’existe au fond que deux issues. Pour autantqu’ils se préoccupent encore
de leur existence personnelle, s’adresser à quelque psychothérapeute, psychanalyste,
psychiatre chargé non pas de leur proposer des valeurs positives en lesquelles ces nouveaux
docteurs ne croiront pas plus qu’eux, mais de les aider à « vivre », à se supporter eux-mêmes
en même temps que la société insupportable en laquelle il leur faut malgré tout s’insérer.
Maisla seconde solution semble plus tentante et plus facile, et c’est elle qui l’emporte partout
autour de nous. Il s’agit pour chacun de se fuir soi-même, de se jeter hors de soi vers quelque
spectacle étonnant capable de l’absorber entièrement au point qu’il ne pense à lui-même et
s’oublie totalement. Encore faut-il que le spectacle fonctionne sans arrêt et c’est justement ce
que la techniqueest venue apporter à l’homme perdu de notre temps, la possibilité de se
perdre sans cesse. Et l’on sait comment : en s’asseyant devant le téléviseur qui déverse sans
s’interrompre ce flot d’images auxquelles, spectateur hypnotisé, il s’abandonne. Car telle est
la situation extraordinaire de l’homme moderne, soi-disant civilisé, que le contenu qui vient
occuper son esprit - ses images, ses...
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