Les coquillage de mr chabre

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  • Publié le : 25 novembre 2010
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Le grand chagrin de M. Chabre était de ne pas avoir d’enfant. Il avait épousé une demoiselle Catinot, de la maison Desvignes et Catinot, la blonde Estelle, grande belle fille de dix-huit ans ; et, depuis quatre ans, il attendait, anxieux, consterné, blessé de l’inutilité de ses efforts.
M. Chabre était un ancien marchand de grains retiré. Il avait une belle fortune. Bien qu’il eût mené la viechaste d’un bourgeois enfoncé dans l’idée fixe de devenir millionnaire, il traînait à quarante-cinq ans des jambes alourdies de vieillard. Sa face blême, usée par les soucis de l’argent, était plate et banale comme un trottoir. Et il se désespérait, car un homme qui a gagné cinquante mille francs de rentes a certes le droit de s’étonner qu’il soit plus difficile d’être père que d’être riche.
Labelle Mme Chabre avait alors vingt-deux ans. Elle était adorable avec son teint de pêche mûre, ses cheveux couleur de soleil, envolés sur sa nuque. Ses yeux d’un bleu vert semblaient une eau dormante, sous laquelle il était malaisé de lire. Quand son mari se plaignait de la stérilité de leur union, elle redressait sa taille souple, elle développait l’ampleur de ses hanches et de sa gorge ; et lesourire qui pinçait le coin de ses lèvres disait clairement : « Est-ce ma faute ? » D’ailleurs, dans le cercle de ses relations, Mme Chabre était regardée comme une personne d’une éducation parfaite, incapable de faire causer d’elle, suffisamment dévote, nourrie enfin dans les bonnes traditions bourgeoises par une mère rigide. Seules, les ailes fines de son petit nez blanc avaient parfois desbattements nerveux, qui auraient inquiété un autre mari qu’un ancien marchand de grains.
Cependant, le médecin de la famille, le docteur Guiraud, gros homme fin et souriant, avait eu déjà plusieurs conversations particulières avec M. Chabre. Il lui expliquait combien la science est encore en retard. Mon Dieu ! non, on ne plantait pas un enfant comme un chêne. Pourtant, ne voulant désespérer personne, illui avait promis de songer à son cas. Et, un matin de juillet, il vint lui dire :
« Vous devriez partir pour les bains de mer, cher monsieur... Oui, c’est excellent. Et surtout mangez beaucoup de coquillages, ne mangez que des coquillages. »
M. Chabre, repris d’espérance, demanda vivement : « Des coquillages, docteur ?... Vous croyez que des coquillages... ?
– Parfaitement ! On a vu letraitement réussir. Entendez-vous, tous les jours des huîtres, des moules, des clovisses, des oursins, des arapèdes, même des homards et des langoustes. »
Puis, comme il se retirait, il ajouta négligemment, sur le seuil de la porte :
« Ne vous enterrez pas. Mme Chabre est jeune et a besoin de distractions... Allez à Trouville. L’air y est très bon. »
Trois jours après, le ménage Chabre partait.Seulement, l’ancien marchand de grains avait pensé qu’il était complètement inutile d’aller à Trouville, où il dépenserait un argent fou. On est également bien dans tous les pays pour manger des coquillages ; même, dans un pays perdu, les coquillages devaient être plus abondants et moins chers. Quant aux amusements, ils seraient toujours trop nombreux. Ce n’était pas un voyage de plaisir qu’ilsfaisaient.
Un ami avait enseigné à M. Chabre la petite plage du Pouliguen, près de Saint-Nazaire. Mme Chabre, après un voyage de douze heures, s’ennuya beaucoup, pendant la journée qu’ils passèrent à Saint-Nazaire, dans cette ville naissante, avec ses rues neuves tracées au cordeau, pleines encore de chantiers de construction. Ils allèrent visiter le port, ils se traînèrent dans les rues, où les magasinshésitent entre les épiceries noires des villages et les grandes épiceries luxueuses des villes. Au Pouliguen, il n’y avait plus un seul chalet à louer. Les petites maisons de planches et de plâtre, qui semblent entourer la baie des baraques violemment peinturlurées d’un champ de foire, se trouvaient déjà envahies par des Anglais et par les riches négociants de Nantes. D’ailleurs, Estelle faisait...
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