Charles kerivel, les carnets du destin

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  • Publié le : 6 avril 2011
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Charles Kerivel, les carnets du destin

Yann Rivallain

Bien connu des Penn-sardin à qui Charles Kerivel a consacré une série de bandes dessinées, au fil des décennies, le talentueux dessinateur douarneniste est aussi devenu une personnalité familière dans le grand sud marocain. De ses innombrables voyages dans ce pays, il rapporte des milliers de croquis, de dessins et d’aquarelles qu’ilretravaille dans son atelier brestois et expose régulièrement en Bretagne et au Maroc.

Assis devant son chevalet, entouré de peintres amateurs, Charles Kerivel dessine d’un trait rapide les tours du ksar Aït-Ben-Haddou, le célèbre village fortifié de la région de Ouarzazate, au sud du Maroc. Sur cette photo prise lors d’un des stages de peinture qu’il organise chaque année, le dessinateur bretonest manifestement dans son élément. Une telle aisance peut paraître étonnante dans cet univers écrasé de chaleur, dominé par l’ocre rouge de l’imposante forteresse des sables. Ni la poussière ni le sable fin qui recouvre son carnet d’aquarelles ne semblent le gêner. Au fil des heures, inlassablement, il plie et déplie son chevalet, entraînant son groupe dans les ruelles qui serpentent entre leshabitations de terre, parlemente avec une jeune Berbère pour la convaincre de prendre la pose. Saison après saison, comme dans d’autres endroits du Maroc, dont Essaouira, les habitants se sont habitués à voir ce personnage attachant, portant le gilet beige des baroudeurs, la casquette toujours vissée sur le crâne, sortir sa boîte d’aquarelles et se mettre à peindre parmi eux. À l’aise dans ununivers pourtant si éloigné des cieux tourmentés de Bretagne, des ruelles qui descendent au port du Rosmeur à Douarnenez, de la grève de Treboul, ce deuxième Maroc, surnommé ainsi à cause du teint hâlé de ses pêcheurs qui traînaient autrefois leurs filets sur les côtes africaines. Si loin mais pourtant si proche, tel est le sentiment que ressent depuis toujours le peintre finistérien en évoquant cesdeux univers, celui où plongent ses racines et celui qui lui donne des ailes. Exotique et familier à la fois… Au Maroc, contrairement à la différence de nombreux pays où il a cherché à dessiner, Charles Kerivel apprécie l’authenticité d’une civilisation moins occidentalisée que dans d’autres pays d’Orient ou d’Afrique et où il retrouve certaines traditions, savoir-faire et aspects du mode de viequ’il a connus dans l’enfance. Au temps des bateaux en bois, débordants de sardines, des animaux divaguant dans les cours de ferme, celui aussi des costumes traditionnels. “Un jour, lors d’un de mes premiers voyages, j’ai été invité par une famille berbère à entrer dans une maison. J’ai eu l’impression de rentrer chez ma grand-mère à Pouldergat. J’ai retrouvé la même odeur de beurre rance, les animauxen liberté, les repas pris dans le même plat chacun avec sa cuillère, etc”. “Au Maroc, je me trouve dans le même état d’esprit que celui que connurent sans doute Mathurin Méheut ou Henri Cheffer lorsqu’ils arpentaient les ports bretons avec leur chevalet, écrit-il aussi dans Itinéraire d’un peintre breton. (1) Il est urgent de témoigner, car, inéluctablement, le progrès viendra perturber cemilieu…”

Lorsqu’on se penche sur ce qui inspire le crayon du dessinateur, qu’on examine les scènes de la vie quotidienne ou les visages qui traversent ses carnets, on ne trouve cependant aucune trace de nostalgie déplacée. Les femmes berbères ont le regard profond, le port digne, le trait rapide et économe donne du relief à leurs étoffes, les couleurs débordent, et le geste, qu’on devine très enlevérestitue avec panache le va-et-vient sur un marché ou le mouvement des doigts sur un chibaba, une flûte marocaine. Charles Kerivel peint ce qu’il aime et se détourne de ce qui ne le fait pas vibrer. Sans complexe, il recompose volontiers une scène de rue, remplaçant un autobus par un chameau, délaissant ce qui ne l’inspire pas. Son souci du détail, les légendes minutieuses qui accompagnent ses...
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