Greville trahison

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Henry Gréville

Une trahison

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Henry Gréville

Une trahison
roman

La Bibliothèque électronique du Québec Collection À tous les vents Volume 780 : version 1.0

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Henry Gréville, pseudonyme de Alice Marie Céleste Durand née Fleury (1842-1902), a publié de nombreux romans, des nouvelles, des pièces, de la poésie ; elle a été à son époque un écrivain à succès.

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De lamême auteure, à la Bibliothèque : Suzanne Normis L’expiation de Savéli Dosia La Niania Idylles Chénerol Un crime La seconde mère Angèle Nikanor Les Koumiassine Cité Ménard Le moulin Frappier Madame de Dreux Clairefontaine

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Une trahison

Édition de référence : Paris, E. Plon, Nourrit et Cie, 1884. Seizième édition.

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I
La lune brillait sur les cimes neigeuses avec un incomparableéclat ; le mont Blanc, visible malgré la distance, reluisait comme une plaque de cristal, brisée en maint endroit. Plus près, les montagnes étagées ondulaient comme des vagues immenses, dont l’irritante immobilité donne de temps en temps le besoin maladif du mouvement. Au pied de la terrasse, les flots du Léman mouraient avec un petit bruit irrégulier, modeste et triste comme la plainte d’unprisonnier qui n’a plus d’espérance. – Quelle nuit ! dit tout bas Valentine. René la regarda avec des yeux où rayonnait tout ce que l’âme humaine contient d’indicible félicité. Elle se blottit plus près de lui, il serra plus étroitement la main qu’il tenait dans la sienne, et ils restèrent muets. 6

Sur la route, derrière eux, les voitures revenant de Coppet roulaient à de larges intervalles, ramenant àGenève les couples heureux ou ennuyés, qui promènent à travers l’Europe mondaine le spectacle de leur passion ou de leur lassitude. Eux, plus sages ou plus prudents, enfermaient leur bonheur avec un soin jaloux ; la petite villa qu’ils habitaient depuis trois mois, cachée sous les arbres, baignée par les eaux du lac, ne révélait rien de leurs entretiens, ni même de leur présence. Trois anss’étaient écoulés depuis qu’ils s’aimaient ; séparés de temps en temps pour quelques semaines – quels siècles ! – lorsque le devoir de sauvegarder les apparences les contraignait à donner, chacun de son côté, un peu de temps à la famille ou à l’amitié, ils se retrouvaient ensuite avec une joie sans bornes dans quelque maisonnette au fond des bois, au bord de la mer, dans la montagne, n’importe où, pourvuqu’ils fussent réunis. L’hiver, à Paris, dans l’appartement de René, ils avaient passé bien des heures délicieuses, amis 7

au point d’oublier qu’ils étaient aussi des amants ; puis, entre six et sept heures, ils se retrouvaient chez Valentine, où venaient régulièrement quelques hommes d’élite, quelques femmes bonnes et intelligentes ; on jouissait là d’une heure de conversation générale,intelligente, élégante, ailée, telle qu’on n’en entend qu’à Paris, vers la fin d’une journée où l’art et la littérature ont eu leur part. La plus stricte réserve, l’observation la plus sévère des convenances ne pouvait rien trouver à reprendre dans leur attitude vis-à-vis l’un de l’autre ; mais si, lorsqu’elle lui tendait la main en lui disant : Bonsoir, mon ami, le même courant de joie traversait leursêtres, c’était un secret qui n’appartenait qu’à eux seuls. Ils ne bravaient point le monde, et le monde les laissait en paix. La douce nuit continuait sa course, emportant les étoiles vers le bas du ciel ; un tiède frisson passant dans le feuillage enleva quelques feuilles séchées, qui allèrent tomber en tourbillonnant dans le lac. – Déjà septembre ! fit René avec un soupir ; 8

bientôt nousrentrerons à Paris ; il va falloir vivre séparés, nous reprendre l’un à l’autre. – Nous nous verrons presque autant, dit Valentine. – Oui, mais nous ne vivrons plus ensemble ! La plus grande joie de notre amour n’est-elle pas d’être plus heureux seuls ensemble que séparés, n’importe où, n’importe avec qui ? Ah ! si nous pouvions ne plus nous quitter jamais ?... Valentine soupira longuement...
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