Histoire de la mondialisation

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  • Publié le : 20 octobre 2010
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Jacques Lévy

Géographe, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne – où il dirige le laboratoire Chôros – et à Sciences Po Paris. Auteur de nombreux livres, il a coordonné l’ouvrage L’Invention du Monde. Une géographie de la mondialisation, Presses de Sciences Po, 2008, dont sont issus les textes du présent dossier

Pour déterminer si la mondialisation est un phénomène nouveauou ancien, il est indispensable de dégager les dynamiques issues des grandes phases, géographiques et historiques, qui ont vu les mises en relations des différents lieux de la planète. Six moments-clés peuvent être dégagés…
La mondialisation est-elle récente ou ancienne, émergente ou déjà obsolète ? A-t-elle commencé en 1989, en 1492, ou encore plus tôt ? Une analyse géohistorique, conçue pourles longues et très longues durées, permet d’identifier six grands moments d’un même processus de mondialisation – qui aurait pu même remonter jusqu’à la sortie d’Afrique et la diffusion d’Homo sapiens sur l’ensemble de la planète .
Ces phases ne doivent pas être vues dans une perspective déterministe ou linéaire : elles se recoupent en partie et relèvent de logiques souvent contradictoires.
1 Lamise en relation des sociétés de la planète (de - 10000 à 1400)
Le « bouclage » de la planète par les grandes découvertes des Européens à la fin du xve siècle doit être relativisé dans son importance. La capacité technique de se libérer du cabotage et d’affronter des vents dominants contraires ne fait que parachever un processus de connexion généralisée des sociétés qui s’est fait pourl’essentiel dès le Néolithique, à travers l’Ancien Monde, l’« Eurafricasie », se prolongeant vers le Pacifique nord (peuplement de l’Amérique) et vers le Pacifique sud insulaire, lui-même plus ou moins bien relié à l’Amérique du Sud. Plus tard, l’espace musulman va constituer durant plusieurs siècles le commutateur principal de ce monde-là, structuré par des voies d’échanges, telle la route de la Soie, à lafois décisives pour les empires qui en contrôlaient un tronçon et plus durables qu’eux. Cette première mondialisation incontestablement « historique » apparaît tout à fait moderne en ce sens qu’à l’instar des voyages de Marco Polo, elle repose davantage sur la recherche d’informations et la visée de transactions commerciales que sur la conquête et la puissance liée au contrôle territorial. C’est lafin du grand « débat » entre nomades et sédentaires à l’Ouest de l’Eurasie (il continue aux confins orientaux de l’Europe et en Chine pendant quelques siècles encore) qui marque le passage à un autre régime d’historicité. Bénéficiant d’un abri puissant contre les invasions, les États ouest-européens peuvent se concentrer sur les guerres locales et, rapidement, imaginer des projections lointaines.2 L’incorporation forcée dans des empires d’échelle mondiale (1492-1885)
À la fois contemporaine de la phase précédente et postérieure à elle, celle de la colonisation de la planète par un nombre restreint d’empires interagissant entre eux caractérise ce deuxième moment. L’Europe occidentale, rejointe en fin de période par les États-Unis, se détache comme acteur totalement spécifique etunilatéral de la mondialisation : elle agit, les autres subissent. Comme l’a montré Christian Grataloup (1), deux types de possessions se distinguent : celles qui visent à se procurer des biens introuvables en Europe (recherche d’altérités), celles qui projettent au-delà des frontières la société métropolitaine (reproduction du même). Cette période commence avec les grandes découvertes et se clôt avec lepartage de l’Afrique (traité de Berlin, 1885).
Au-delà de la destruction de civilisations entières, qui n’est pas alors un phénomène nouveau mais prend un tour plus massif, cette phase est marquée par une contradiction. Cette dernière oppose une logique d’exploitation pure, qui se manifeste par une inclusion prédatrice (des hommes, des institutions, des cultures, des matières premières), et...
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