Jordan

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 6 (1282 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 21 avril 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
“Nuit rhénane” fait partie d’un ensemble de neuf poèmes groupés dans “Alcools” sous le titre général de “Rhénanes” (qui devaient faire l'objet d'un recueil qui aurait été intitulé “Le vent du Rhin”), qui ont été inspirés à Apollinaire par le séjour qu’il fit en 1902 en Rhénanie, région qui ne pouvait pas ne pas développer en lui les germes de romantisme nordique qu'il tenait de son ascendancepolonaise et que l'Ardenne belge avait déjà éveillés deux ans plus tôt. Ils s'inscrivaient dans la lignée de Nerval et des romantiques allemands (cadre géographique ; importance des légendes ; lien étroit entre la nature et les sentiments). Le poète y oppose la vie et l'alcool, la mort et l'ombre, le merveilleux légendaire et la grisaille quotidienne. Sa construction est relativement classique :trois quatrains d’alexandrins aux rimes croisées, suivis d'un alexandrin isolé. On pourrait y voir un sonnet auquel manque un vers,

Première strophe : On peut imaginer le poète dans une auberge au bord du Rhin buvant du «vin». Si celui-ci est «trembleur comme une flamme», c’est que la main du buveur qui tient le verre ou, plutôt l'étreint, tremble sous l’effet de l’alcool comme sous le coup dusouvenir de sa flamme amoureuse. Elle est rallumée en lui par la chanson lente et envoûtante du batelier, le poème, dans une véritable mise en abyme, se mettant à l'écoute d'un autre poème. Le batelier est un alter ego du poète qui a été sensible à la vision, dans une ambiance nocturne, de «sept femmes» surnaturelles, le chiffre sept ayant une valeur mystique, le vert des cheveux étant celui queles Latins attribuaient aux divinités des mers et des fleuves qu’ils appelaient même «dei virides» (dieux verts) et «deae virides» (déesses vertes), la chevelure de Vénus surgissant des flots étant qualifiée de «viridis» (dans “Voyelles”, Rimbaud, en bon latiniste, vit en «U» qui est la chevelure, dans ce blason du corps féminin, les «vibrements divins des mers virides») ; d’ailleurs, si ces cheveuxsont tordus dans un mouvement de tête suggestif qui est comme une invite provocante, c’est qu’ils sont humides, qu’elles sont des baigneuses de minuit, sinon des sirènes comme l’était la Lorelei de la légende (plutôt que celle du poème d’Apollinaire). Ces longs cheveux, lascivement dénoués et qui tombent «jusqu’aux pieds», évoqueraient même des serpents.

Deuxième strophe : Comme le marque lerythme nerveux du premier vers qui contraste avec celui de la strophe précédente, c’est un sursaut du poète qui, voulant sortir de l'envoûtement causé par l’espèce de complainte du batelier, voulant revenir rapidement au monde du réel qui s'oppose au monde fantastique, crie «Debout» aux gens qui, dans cette auberge, l'entourent, leur intime de chanter plus haut, de danser une ronde et qu’ellel'étourdisse ! Il souhaite la présence près de lui de filles bien réelles, bien sages et tout à fait conventionnelles avec leurs cheveux blonds de créatures angéliques, leur «regard immobile», c’est-à-dire la rigueur de leur port de tête, et leurs «nattes repliées», symboles de pureté, de stabilité et d’ordre, qui s’opposent aux cheveux verts et tordus des femmes de la strophe précédente, à la beautévoluptueuse, au trouble éclat.

Troisième strophe : Cependant, s’impose l’ivresse (bien rendue par la syntaxe un peu titubante de «le Rhin le Rhin est ivre» et par l’assonance en «i» du vers 9 : des sons éclatants de joie) qui avait été annoncée par le premier vers du poème. Par une amplification épique, elle a donc gagné le Rhin lui-même, d’autant plus qu’il coule entre des coteaux couverts devignes ; elle devient même cosmique, gagne les étoiles («tout l’or des nuits»), ce qui toutefois s'explique rationnellement : elles se reflètent dans l'eau qui, en bougeant, fait trembler leur image. Aussi domine encore la voix qui «chante» la chanson du batelier. C'est à en défaillir, à en mourir (ce que le poète télescope en cette création lexicale : un «râle-mourir»), comme d'un plaisir à la...
tracking img