La caille

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  • Publié le : 19 mai 2011
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LA CAILLE
Ce fut M. de Bolestac qui me fit tirer mon premier coup de fusil. Il était un ami de ma
mère .et je passai, cette année-là mes vacances chez lui, dans l'Aveyron, "au château". J'y
arrivai alors qu'il sifflait son chien et partait pour la chasse. Je le suivis et, au moment où
nous prenions la route, il appela: "La caille!" Alors parut une fille petite, ronde, aux yeux
d'eau, quisurgit de derrière le mur de la ferme.
— Tu as encore ton sale fusil, papa, dit-elle. Tu vas encore tuer des bêtes?
M. de Bolestac rit:
— Des cailles, oui. Mais voici Jean que tu ne connais pas. Sa maman, souffrante
à Paris, nous l'envoie pour deux mois. Cela va te faire un compagnon.
La fillette me prit la main et M. de Bolestac passa devant nous.
Nous fûmes bientôt devant un champ de blé,appelé le champ d'Alcor, que fauchait une
machine attelée d'un cheval. Le travail tirait à sa fin il ne restait plus qu'une longue bande,
très étroite d'épis. M. de Bolestac dit:
— Nous arrivons à temps. Nous allons voir s'envoler les cailles. Elles sont, pour sûr,
réfugiées au coeur de ce qui reste.
On n'entendait plus que le bruit de la faucheuse mécanique qui couchait les javelles. Très
vitece qui restait du champ rétrécissait. Et soudain, il y eut un envol d'ailes blondes: une
caille. M, de Bolestac, calmement la laissa s'éloigner, épaula, tira. Le petit oiseau tomba
dans le chaume. M. de Bolestac expliquait, tout en la ramassant:
— Tu as vu les quatre petits qui partaient de l'autre côté? Oui. Eh bien! ils ont profité
pour le faire de ce que je m'occupais de ieur mère. Elles'est sacrifiée pour les sauver.
Et Danielle — son père l'avait surnommée "la caille" à cause de son corps potelé — me
soufflait, dents serrées:
— Papa ne les aura pas. Ils sont partis. Leur mère a donné sa vie pour eux comme une
bonne caille qu'elle était.
Elle saisit l'oiseau dans sa main, et je vis comme un rubis minuscule, au coin de l'oeil, fixe
maintenant, apparaître une goutte de sang.Le collège me reprit, puis la vie s'empara de moi. Danielle était devenue mon amie, mais
je l'oubliai bientôt. Nous nous écrivîmes quelque temps, puis je cessai de lui répondre.
Pourtant, lorsque nous nous étions quittés nous avions fait une sorte de serment d'amitié.
Ce fut moi qui ne le tins pas.
Je terminais mes études lorsque j'appris son mariage proche. Elle épousait, me dit-on, lerégisseur de son père, un nommé Carrier. J'avoue que j'avais gardé à ma petite amie une4
telle tendresse à travers le temps que j'en fus quelque peu chagriné.
J'étais revenu à Bolestac, non pas pour un été, mais pour quelques jours, après la mort de
ma mère. Nous nous étions retrouvés; j'étais déjà presque un homme, et elle une jeune
fille. J'avais vu ce Carrier; il ne m'inspirait point confiancecar il paraissait avoir conquis
M. de Bolestac, ce vieux fou bourré de théories humanitaires, auxquelles il sacrifiait la
marche de son domaine, abandonné à cet employé. La veille de mon départ, le soir, j'avais
conduit "la caille" jusqu'à la porte de sa chambre, et elle m'avait dit son projet. J'avais
tenté de l'en dissuader. Peut-être attendait-elle autre chose de moi?
— On n'épouse pas unCarrier!
Papa le veut. Le régisseur menace de le quitter si je n'accepte pas. Papa dit que Carrier est
son ami, son disciple. En vérité, il ne peut pas se passer de lui. Tu sais que papa est
paralysé maintenant, et qu'il s'est réfugié dans ses livres.
Mais.pourquoi veux-tu te marier à tout prix?
Tu me le demandes? dit-elle, levant vers moi son regard transparent. Mais, Jean, c'est
parcequ'ici je ne trouverai personne à épouser. Je ne rencontre jamais âme qui vive: j'aurai
au moins des enfants!
Ensuite, il y eut la vie. Il y eut ma médicine. Il y eut mes débuts et mon premier cabinet,
mes premiers clients. Je n'avais pas tout à fait oublié "la caille", mais tant de choses me
sollicitaient, factices, qui avaient pris la place des vraies. Danielle pendant ce temps avait
vécu....
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