La pensee

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  • Publié le : 2 avril 2011
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Alors que la pensée grecque s’est fondée sur le concept[1], la pensée chinoise considère le processus. Il serait impertinent de dire l’une de ces pensées plus « réaliste » ou plus « exacte » que l’autre : chacune donne une « vue » différente du monde (comme l’on dit, en informatique, d’une « vue » sur une base de données ; ou, dans le langage courant, d’un « point de vue » sur un paysage). Achacune de ces vues correspond une forme spécifique d’intuition et de démarche intellectuelle. Ceux qui vivent dans l’une des deux cultures ne sont pas habiles dans l'autre. Il en va de même en musique : même si un instrumentiste n’ignore pas les autres instruments, il sera plus habile avec celui sur lequel il s’est entraîné. A celui qui pense par concepts les choses paraissent posées les unes à côtédes autres selon un découpage. Même s’il sait qu’elles évoluent, il lui sera difficile de penser cette évolution. Ainsi nous savons que les entreprises sont mortelles, mais nous y vivons comme si elles étaient éternelles ; nous savons qu’à l’origine de toute institution s’est trouvé un germe fragile, mais nous avons du mal à discerner aujourd'hui les germes des institutions futures. Celui quipense par processus a, lui, du mal à se représenter la stabilité des choses ; pour sa pensée, qui se projette spontanément à la fois vers le futur et dans le passé, le présent n’est qu’un point de mesure nulle, pratiquement imperceptible. Il est sensible au caractère éphémère de toute chose et attentif aux germes du futur.  Celui dont l’esprit s’est formé selon l’une ou l’autre des deux vues n’ignoresans doute pas l’autre mais elle prend, à l’horizon de sa pensée, la forme floue de la rêverie : la méditation de l’homme des concepts vagabonde du côté du processus lorsqu'il regarde s’écouler l’eau d’un fleuve ou vaciller la flamme d’une bougie. La vue conceptuelle considère les choses et, pour pouvoir penser leur existence et leurs relations, les isole chacune du fond indifférencié sur lequelelle se détache. Cette vue fait abstraction du devenir (et aussi, selon une autre abstraction, elle néglige ce qu'elle n'a pas érigé en concept : la formation de concepts est sélective). La vue par les processus, par contre, considère chaque chose comme un phénomène doté d’un début, d’une évolution et d’une fin : la chose est le lieu où le processus prend une consistance semblable à celle d'untourbillon dans un fleuve, forme mobile que dessine un flux toujours renouvelé. Pour comprendre la différence entre ces deux points de vue, considérez tel objet placé devant vous, votre téléphone portable par exemple. Pour celui qui pense par concepts, cet appareil a une apparence, un volume, une consistance ; sa fonction est d’émettre et recevoir des communications, il est relié à un réseau, ilrelève des techniques de la microélectronique, etc. Pour celui qui pense par processus cet appareil est perçu dans son histoire : il a été conçu et fabriqué conformément à un état de l’art (lui-même transitoire) des sciences et des techniques, il a été commercialisé et vendu, enfin lorsqu’il sera obsolète il sera jeté et remplacé par un autre. Les deux vues se distinguent par l’échelle de tempsqu’elles considèrent. Le concept, photographique, saisit l’être dans l’instant pour le poser tel quel dans la pensée. Le processus considère l’être dans son évolution, dans les cycles et tendances qui l’impliquent. Notre corps se prête à l’une et l’autre de ces vues. Hic et nunc, il est chose parmi les choses, siège de notre volonté, support de nos sensations, outil de notre action. Nous pouvons le posercomme concept parmi les concepts. Mais il est aussi le lieu où se condensent des flux alternatifs : respiration, alimentation, rêverie, réflexion. Par ailleurs il est né, il s’est développé, il s’use, il mourra, et il en est de même de nos entreprises, de nos immeubles[2], de nos civilisations. *  * L’action nous confronte au monde. Pour pouvoir transformer les choses, elle doit emprunter des...
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