La philo et le gateau

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  • Publié le : 27 avril 2011
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On ne peut se défendre de l'impression que les hommes se trompent généralement
dans leurs évaluations 1. Tandis qu'ils s'efforcent d'acquérir à leur profit la jouissance,
le succès ou la richesse, ou qu'ils les admirent chez autrui, ils sous-estiment en
revanche les vraies valeurs de la vie. Mais sitôt qu'on porte un jugement d'un ordre
aussi général, on s'expose au danger d'oublier lagrande diversité que présentent les
êtres et les âmes. Une époque peut ne pas se refuser à honorer de grands hommes,
bien que leur célébrité soit due à des qualités et des oeuvres totalement étrangères aux
objectifs et aux idéals de la masse. On admettra volontiers, toutefois, que seule une
minorité sait les reconnaître, alors que la grande majorité les ignore. Mais, étant
donné que lespensées des hommes ne s'accordent pas avec leurs actes, en raison au
surplus de la multiplicité de leurs désirs instinctifs, les choses ne sauraient être aussi
simples.


1
Malaise dans la civilisation est l'un des textes classiques qui, publiés primitivement dans la Revue
française de Psychanalyse, sont devenus introuvables. Il nous asemblé important de le remettre à
la disposition de nos lecteurs. La présente traduction a paru dans la Revue française de
Psychanalyse, t. VII, n˚ 4, 1934, p. 692, et t. XXXIV, nº I, 1970, p. 9. (Note de l’Éditeur.)
Sigmund Freud (1929), Malaise dans la civilisation (trad. française, 1934) 6
L'un de ces hommes éminents se déclare dans ses lettres mon ami. je lui avais
adressé le petitlivre où je traite la religion d'illusion ; il me répondit qu'il serait entiè-
rement d'accord avec moi s'il ne devait regretter que je n'eusse tenu aucun compte de
la source réelle de la religiosité. Celle-ci résiderait, à ses yeux, dans un sentiment
particulier dont lui-même était constamment animé, dont beaucoup d'autres lui
avaient confirmé la réalité, dont enfin il était en droit desupposer l'existence chez des
millions d'êtres humains. Ce sentiment, il l'appellerait volontiers la sensation de
l'éternité, il y verrait le sentiment de quelque chose d'illimité, d'infini, en un mot :
d'« océanique ». Il en ferait ainsi une donnée purement subjective, et nullement un
article de foi. Aucune promesse de survie personnelle ne s'y rattacherait. Et pourtant,
telle serait lasource de l'énergie religieuse, source captée par les diverses Églises ou
les multiples systèmes religieux, par eux canalisée dans certaines voies, et même tarie
aussi. Enfin la seule existence de ce sentiment océanique autoriserait à se déclarer
religieux, alors même qu'on répudierait toute croyance ou toute illusion.
Cette déclaration de la part d'un ami que j'honore, et qui a lui-mêmedécrit en
termes poétiques le charme de l'illusion, m'a fort embarrassé. En moi-même, impos-
sible de découvrir pareil sentiment « océanique ». Et puis, il est malaisé de traiter
scientifiquement des sentiments. On peut tenter d'en décrire les manifestations
physiologiques. Mais, quand celles-ci vous échappent - et je crains fort que le senti-
ment océanique lui aussi ne se dérobe à une telledescription -, il ne reste qu'à s'en
tenir au contenu des représentations les plus aptes à s'associer au sentiment en
question. Si j'ai bien compris mon ami, sa pensée aurait quelque analogie avec celle
de ce poète original qui, en guise de consolation, en face d'une mort librement choi-
sie, fait dire à son héros: « Nous ne pouvons choir de ce monde » 1. Il s'agirait donc
d'unsentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'univer-
sel. Mais, à mon sens, il s'agirait plutôt d'une vue intellectuelle, associée à un élément
affectif certain, lequel, comme on sait, ne fait jamais défaut dans des pensées de si
vaste envergure. Si je m'analyse, je ne puis me convaincre par moi-même de la nature
primaire d'un tel sentiment, mais ceci ne m'autorise...
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