Le bulletin freudien.

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  • Publié le : 27 novembre 2010
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Le Bulletin Freudien n° 6 Mars 1986 La maladie de la mort Michel ALLEGRE “Tel sujet ne sera alcoolique qu’à partir du moment où un discours sur l’alcoolisme viendra le concerner singulièrement”, cette remarque de François Perrier peut servir d’envoi à cet épinglage que nous avons l’intention d’opérer sur la production de Jackson Pollock. Certes, l’homme a eu droit à bien d’autres étiquettes, maisle pari que nous faisons de cette indexation est d’espérer tirer du geste créateur cette dimension proprement topologique d’une construction dont l’exigence n’est rien moins que la mise en acte d ‘un réel. La trace est une singularité de la drogue, donc de la cocaïne pour notre histoire, mais ceci ne va sans la règle énoncée par Henri Michaux (Connaissance par les gouffres) : “Les drogues nousennuient avec leur paradis, Qu’elles nous donnent plutôt un peu de savoir. Nous ne sommes pas un siècle à paradis”. Qu’il soit clair que nous ne souhaitons pas ajouter Pollock à la liste des peintres psychopathologiques, mais bien plutôt essayer de prendre la mesure du geste pollockien comme ce qui peut hisser la topologie à la question du rapport de l’alcoolique et de ses objets. Pour nous, avanttout, Pollock participe de la révolution picturale, c’est-à-dire d’une extirpation du réel, le prix à payer est l’alcool ou l’alcool est ce qui permet de tenir face au réel. En ce sens, le geste du peintre est un analogon théorique. Même si le pari semble peu réalisable, il n’y a aucune raison de ne pas se lancer dans l’expérience. Si la théorie psychanalytique a quelque (52) chose à voir avec leréel, qu’elle n’est pas simplement un commentaire religieux d’un ou de textes pétrifiés, la confrontation avec le travail de Pollock peut ne pas manquer d’intérêt. Une des difficultés est sans doute que la dimension du réel en jeu dans son oeuvre est recouverte de l’épais manteau du tragique imaginaire de sa vie et de la confusion entretenue entre diverses influences littéraires. C’est un mythe,celui du cow-boy alcoolique peignant à la mesure, soit des vastes espaces américains, soit des villes cybernétiques. Il faut tenter de lire les toiles à l’aide de Win Wenders ; chez qui le support narratif perd la consistance classique et reposante. Il convient de citer Robert Notherwell : “Pollock était un homme essentiellement passif qui, à l’occasion et au prix d’une émotion que j’ai peur deregarder en face, surmontait sa passivité dans une convulsion d’activités qui le transcendait lorsqu’elle trouvait à s’exprimer en marge de sa sensibilité picturale”. C’est mettre l’accent sur un corps dansant et quasi éclaté à la limite d’une surface sans bords. Il suffit de voir le travail de Hans Namuth pour s’en convaincre. Passion d’être un autre, dit Legendre, quant à la danse. Une autredifficulté tient à ceci Pollock serait le pape d’une peinture abstraite typiquement américaine, c’est la prise du racisme sur le mythe. Il y a d’autres modes que le nationalsocialisme et le communisme pour repérer l’art dégénéré, soit l’art qui dérange. Mais que l’artiste typiquement américain soit alcoolique, ce n’est pas sans faire problème ; ce serait tellement mieux si le symptôme-alcool pouvaitdisparaître. Qu’on pense aux symtômes de Joyce, oculaires justement, lorsqu’il n’écrit pas. Bref, Pollock se retrouve en cure jungienne,

chez le Docteur Henderson, au début de 1939 : “Le patient semble avoir été dans un état semblable à celui d’un novice dans un rite d’initiation tribale pendant lequel il sera démembré rituellement au début d’une épreuve dont le but sera de le transformer de garçonen homme”. Le patient dessine et Henderson interprète le travail de son schizophrène. Seulement, les choses n’aboutissent pas à une quelconque cessation des troubles : non seulement Pollock continue à boire mais même à peindre, d’autant qu’il découvre les dessins de Picasso et que, là, l’influence archétypale est de peu de poids. C’est (53)pour Pollock l’occasion de sortir des effluves du...
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