Mafia

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  • Publié le : 20 mai 2011
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Economies souterraines et “ mafias ” :

le discours sécuritaire à l’épreuve des faits[1].

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Michel Kokoreff

Sociologue, chercheur au Césames (CNRS-Paris V)

Un spectre hante actuellement le discours sécuritaire sur les phénomènes de délinquance, celui de la “ mafia ”. Nombre d’acteurs (politiques, institutionnels, sociaux) et d’experts en matière de sécuritéintervenant dans le débat public l’affirment sur le mode de l’évidence : le développement d’une économie dite “ souterraine ” dans les banlieues et les quartiers populaires engendre des formes d’organisation et un climat de “ violence ” de type mafieux. Or je voudrais montrer qu’une telle relation est plus complexe qu’il n’y paraît. Tout d’abord en suggérant brièvement comment est construite cettequestion. Ensuite en revenant sur quelques grandes caractéristiques des mafias, considérées dans leur complexité et leur diversité. Enfin par une synthèse de résultats d’enquêtes sociologiques et ethnologiques menées sur les trafics de drogues en milieux populaires qui attestent de l’écart qui existe entre l’ordre du discours et la réalité sociale.

Le scénario du pire comme mode delégitimation de l’action publique

Partir de l’équivalence “ économie souterraine = mafia ”, c’est faire du scénario du pire un mode de légitimation de la politique publique. Ainsi, à peine installé dans ses nouvelles fonctions, le gouvernement a martelé la nécessité de “ porter le fer dans les zones de non droit ”. “ Aller chercher et combattre les délinquants et les mafias sans attendre que lesvictimes donnent l’opportunité de le faire ”, “ reconquérir chaque centimètre qui a été abandonné à la mafia, à l’économie souterraine ”, telles ont été les formules utilisées par le ministre de l’Intérieur[2].

Le fait est que cette position n’est pas isolée, tant il semble y avoir consensus sur ce point question au sein de la classe politique française. Ainsi, certains ministres etsecrétaires d’Etat socialistes ne tenaient pas un discours si différent lorsqu’ils exprimaient leur refus que les “ petits caïds fassent la loi dans nos villes ”, craignant que se développe à côté d’une délinquance ordinaire “ une criminalité organisée dans certains quartiers ”[3]. Parmi des militants de l’anti-racisme, on retrouve un discours similaire lorsqu’ils dénoncent les “ zones de non droit ”,“ l’Etat défaillant ”, la “ loi du caïdat ”, refusant de “ se laisser indéfiniment intimider par cinq mille gangsters ”  qui “ terrorisent les quartiers, violent les filles en tournantes, cament leurs petits frères jusqu’à l’os, s’équipent en arme de guerre et tiennent chambres de torture dans les caves ”[4].

Sans doute un tel discours n’est-il pas complètement “ nouveau ”. Ainsi, un rapportparlementaire dénonçait déjà en 1992 les “ cités-ghettos ” et autres “ cités interdites ”, la “ création d’une économie souterraine fondée sur une logique mafieuse ”, la collusion entre les intérêts des trafiquants et des habitants des cités contribuant à créer un “ climat mafieux ”[5]. Une étude de Banlieuscopies soulignait le rôle de l’économie souterraine dans le “ pourrissement ” d’un certain nombrede quartiers [6]. La multiplication des signaux d’alarme s’accompagnait des premiers constats - bien tardifs, en fait - d’une explosion du marché de la drogue, suscitant d’autant plus les fantasmes que les données solides faisaient défaut. Pourtant, en 1994, une des premières enquêtes réalisés en France sur le trafic local dans plusieurs villes [7], suivie d’autres travaux approfondis, sont venusrelativiser le mythe de l’économie souterraine et de l’enrichissement des banlieues[8]. Ces travaux ont mis en exergue le fonctionnement d’une économie de survie s’inscrivant, plus généralement, dans des systèmes de débrouillardise.[9]

C’est peu dire que le contexte social et politique a changé aujourd’hui. Les explications socio-économiques sont perçues comme l’expression d’une...
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