Non-philosophie

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  • Publié le : 30 mai 2010
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Non-philosopher
c’est à dire penser selon le Réel
Sophie Lesueur

La philosophie occidentale se définit comme pensée du réel. Son effort prépondérant depuis 2500 ans a été de mettre celui-ci en système, c’est à dire de décrire la réalité observable par l’expérience dans un cadre à vocation définitive, qui serait valable de tous temps, universellement. Cette forme de pensée reflète la croyanceabsolue que l’homme par son esprit peut atteindre le réel ; en enchaînant ses pensées dans l’ordre convenable (dont la définition diffère selon les siècles), l’esprit pensera par idées adéquates, en complète conformité avec celui-ci. Au XVIIème siècle, avec l’avènement des grands systèmes dits métaphysiques[1], les philosophes pensent avoir atteint la vérité absolue : l’ordre qu’ils proposentpour enchaîner leurs idées leur paraît être l’ordre même du réel. Mais un système philosophique étant d’abord une invention, pour la philosophie le « véritable » réel, la réalité « authentique » est le discours qu’elle énonce sur cette réalité. Elle prend son discours sur le réel, les suppositions qu’elle fait sur lui pour la réalité et pour la vérité : c’est là sa prétention. Par ailleurs, lavocation de tout système philosophique consiste également à montrer que philosopher est un acte libre par lequel la raison pose la réalité et se donne ainsi à elle-même sa propre loi en vue de construire un monde meilleur. Les philosophies se distinguent ainsi les unes des autres, mais aussi se jaugent l’une l’autre, par la manière dont chacune détermine comme apparence ou illusion ce que les autrestiennent pour le réel. En cela, on peut dire que chaque philosophie consiste en une décision rationnelle vis à vis du réel-vérité. Ceci a aboutit au XIXème siècle au système de Hegel pour qui « le rationnel est réel et le réel est rationnel », ce qui signifie le règne absolu d’une Raison omnipotente et omnisciente.
Prétention et décision sont ainsi les deux caractères majeurs de la philosophie. Leproblème est que le cœur de tout système philosophique est l’homme. C’est le premier reproche que feront les philosophes du XXème siècle à leur prédécesseurs ; Heidegger l’énoncera ainsi : la philosophie et surtout la métaphysique occidentales ont réduit le réel à un ensemble d’objets mesurables. Or l’homme n’est pas une machine totalement prédictible. Préalablement, la psychanalyse freudienne estvenue bouleverser la donne de la pensée philosophique, en mettant en exergue la notion d’inconscient ; par cette découverte, il est désormais impossible de réduire l’homme à ses seules raison et conscience ; l’être humain restera toujours partiellement une énigme pour lui-même, et ses actes seront à jamais en partie déterminés par des motivations inconnues. Ce sont les raisons pour lesquelles,dans la seconde moitié du XXème siècle, on a entendu parler de la « mort de la philosophie » : d’une part, elle semblait incapable de prendre en compte cette découverte de l’inconscient humain et d’autre part, face aux atrocités commises au cours des deux guerres mondiales, à l’horreur des camps et de la bombe atomique, sa prétention à vouloir comprendre, expliquer et transformer le monde réelparaissait à jamais compromise et discréditée. Pour la première fois depuis le début de la pensée occidentale, la philosophie avouait son impuissance devant la capacité de l’homme à engendrer le mal et des actions qu’elle n’avait pas imaginé. En dépit de ce total désarroi, les philosophes ont tenté tant bien que mal de reprendre l’initiative et d’assumer ce tournant fondamental de l’histoire del’humanité, mais avec une humilité de circonstance qui a profondément modifié le « paysage » de la philosophie. C’est le moment de réviser la conception du réel : de unique et rigide, il devient multiple et complexe. Une vision du monde s’impose où les certitudes volent en éclat ; c’est également le temps d’une crise générale de toutes les philosophies morales et politiques. L’homme devient un sujet...
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