Nouvelle

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  • Publié le : 21 décembre 2010
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CHAT NOIR ET CHIENNE BLANCHE
MOHAMMED BENJELLOUN
I
J’ETAITS SON CAMARADE DE CLASSE QUAND IL S’ETAIT MIS A PORTER CE NOM miraculeux de L’Mjidib, mon protégé Rachid. A vrai dire, il faisait plus que porter ce nom : il l’arborait, l’exhibait en toutes circonstances comme ferait un numismate pressé de faire admirer un timbre rare de sa collection. Et quand on voulait en savoir plus sur cetteidentité mitigée, ce maudit patronyme s’interposait entre nous et la vérité vraie des faits. C’était court comme explication, mais ça en disait long sur le personnage. L’Mjidib jouait sa partition d’illuminé en vrai virtuose. J’étais donc le camarade de classe de ce L’Mjidib qui, à son corps défendant, était à la fois mon protégé et mon souffre-douleur préféré. Il faut dire qu’à notre âge, huit ou neufans, sado-machin, on connaissait pas. Pas théoriquement, je veux dire. Ce qu’on trouve dans les livres. Sado-machin, on le pratiquait au jour le jour. Les mauvaises langues disaient déjà à l’époque que mon poulain sollicitait mes services par crainte de voir traînée dans la boue ma réputation de sympathique donneur de coups de manivelle. Ce que ces mauvaises langues ne savaient pas dire, c’estqu’il y avait un contrat moral qui nous liait l’un à l’autre : ma protection en échange de sa persécution. En clair et en crypté, la protection dont j’étais l’auteur diminuait ou augmentait selon la quantité de souffrance-en-douleur engagée par mon camarade au patronyme emblé-problématique. Et vice versa. Ce qui revenait au même et disait pareillement la même chose. Mais le contrat le mentionnait noirsur blanc quand même. On ne savait jamais. Par ailleurs, lorsque je dis « à son corps défendant », c’est par pure courtoisie. L’Mjidib en avait bien un, de corps, mais ignorait qu’on pouvait l’utiliser pour se défendre, en donnant des coups notamment. C’était donc un corps, un corps tout court, tellement court que mon camarade en avait honte, en était fort embarrassé et ne savait jamais où lemettre. Bien entendu, cela le rendait fragile et attirait sur lui les foudres de tous nos petits congénères, et surtout ceux de l’intraitable entre tous, L’Mouchch. Ah si la cour de récréation de notre petite école d’antan pouvait retrouver la parole – on dit que les cours de récréations, les murs, les portes, les bancs, le tableau n’étaient pas muets en ces temps immémoriaux, inconnus de nous tous,mais réels, paraît-il - elle dirait combien de fois, pour un oui ou pour un non, elle avait généreusement reçu le petit corps trapu de notre L’Mjidib, arrosé de coups et fusillé de crachats ! Et par qui ? Lui, toujours lui, éternellement lui : L’Mouchch. Mais les murs ne parlent pas - ceux du moins de nos écoles d’antan - et je vous vois forcés de vous contenter de ma propre relation, humaine,lacunaire et partiale, hélas ! Pour un oui ou pour un non ! Et souvent pour le nom, son nom à lui, « L’Mjidib » ! Nous avions pris l’habitude de faire de la persécution de L’Mjidib notre divertissement favori. Plus, cela était devenu un objet de rivalité entre nous. C’était à qui trouverait l’idée la plus originale, la farce la plus drôle, le coup fourré flambant neuf, la plaisanterie la plusbouffonne. L’Mjidib supportait tout, se pliait docilement à tous nos caprices, recevait en silence, prenait toujours sur lui. Un encaisseur, comme on dit. Parfois, il se laissait même amuser par sa propre balourdise, nous inventait des situations encore plus humiliantes, pour lui s’entend, et qui rivalisaient avec nos inventions les plus inventives. Sado-machin au jour le jour. Pas de théorie ! Et ce quim’amuse aujourd’hui, c’est de penser qu’on n’avait pas besoin de lire des livres pour pratiquer ça avec brio. En notre compagnie, L’Mjidib donnait l’impression d’être satisfait de sa souffrance.

1

Seul L’Mouchch troublait sa quiétude de guignol, et profondément. Il lui en faisait voir de toutes les couleurs. Le pauvre illuminé en avait une peur bleue, la vraie couleur bleue, celle qui...
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