L'argumentation

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  • Publié le : 19 novembre 2010
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L'image est-elle soluble dans le texte?
La littérature fait usage d'images. On admet d'ailleurs généralement qu'un texte est susceptible de " tisser " ensemble à peu près n'importe quoi, d'intégrer toutes sortes de matériaux ; et les images (au sens propre, c'est-à-dire les images visuelles) font partie de ces matériaux, avec peut-être cette particularité que l'image est traditionnellementconsidérée comme l'autre du langage, son opposé complémentaire (quitte à assumer aussi le paradoxe éculé de l'ut pictura poesis).
La question qui se présente est dès lors évidente et il s'agit de voir si les modes d'expression littéraires sont capables de traduire quelque chose de la spécificité des arts visuels. C'est l'objet de la présente livraison de la revue Romantisme (voir le sommaire à la finde compte rendu).
C'est ainsi qu'Évanghélia Stead forme l'hypothèse audacieuse d'un genre littéraire fondé sur une technique picturale, la " gravure textuelle ". Cette écriture " entend rivaliser avec l'estampe. Elle s'extrait du champ littéraire pour se doter de caractéristiques qu'elle emprunte à la gravure. " (p. 119) " De façon plus immédiate que la transposition, qui implique un transfertdes valeurs d'un art à l'autre et la recherche d'équivalences, de manière plus aiguë que l'ekphrasis, système complexe qui s'appuie sur la structure de l'oeuvre littéraire, l'oeuvre d'art, les genres, le mythe et l'intertextualité, l'échange qu'implique l'eau-forte est singulier en ce sens que certaines étapes du processus de graver (la pointe traçant avec agilité sur la plaque vernissée, la plaqueattaquée par l'acide, le tirage de l'épreuve après encrage) peuvent rappeler l'écriture ou la typographie. " (p. 122)
En effet, É. Stead relève que de nombreux poètes (mais aussi quelques romanciers, dramaturges et essayistes) intitulent leurs textes " eau-forte ", " gravure ", " pointe sèche ", etc. ce qui tend à confirmer que ce style, sinon ce genre, est reconnu par une communauté d'auteurs,et de lecteurs. (cf. Verlaine, Catulle Mendès, Huysmans, Léon Cladel, Jean Richepin, Rodolphe Darzens, Jules Renard, Oscar Wilde, Robert de Montesquiou, Paterne Berrichon, Camille Mauclair, Paul Bourget, etc.) On peut d'ailleurs se demander si cela ne témoigne pas plus d'un phénomène de représentation des textes comme oeuvres plastiques, ou encore d'une séduction du champ littéraire par les valeursesthétiques graphiques, plutôt que d'un " échange " réel et objectif. Et si tant est qu'il y ait bel et bien échange, encore faut-il définir les traits caractéristiques de l'eau-forte textuelle — tâche éminemment délicate.
Ce problème, qui confine à la stylistique, ne se pose pas lorsque l'on demeure au niveau esthétique et que l'on analyse comment une esthétique picturale influence un auteur.Ainsi, Marie-Victoire Nantet, commentant Lenz de Büchner, remarque que le regard du personnage est modelé par une esthétique particulière ; en l'occurrence, c'est l'esthétique Sturm und Drang qui pictorialise le regard de Lenz. Et en retour, le récit semble devenir une sorte de théorie des images narrativisée.
Son article portant sur le même texte, le point de vue de Philippe Marty est pourtantquasiment inverse, ou du moins complémentaire : pour lui, les tableaux (réels) décrits par Lenz ne sont plus tant des artefacts que des ouvertures sur le monde, des lieux de débouché de la fiction sur la vie réelle (ce qu'il nomme du mot allemand Weit, adjectif signifiant " étendu ", " vaste ", mais aussi adverbe signifiant " loin ", dont il fait un substantif).
De manière plus générale, onconstate que l'usage que la littérature fait de la peinture n'est que rarement respectueux, ou même conscient, de la spécificité du medium pictural. Et Peter Cooke note bien que les transpositions des tableaux de Gustave Moreau Hélène et Galatée, aussi bien que ses critiques, les traitent en tant que sujets littéraires. La scène est narrativisée, c'est à peine si les couleurs sont décrites, et l'on...
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