L'engagement

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  • Publié le : 6 juin 2011
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PRةSENTATION DES TEMPS MODERNES

Tous les écrivains d'origine bourgeoise ont connu la tentation de l'irresponsabilité depuis un siècle, elle est de tradition dans la carrière des lettres. L'auteur établit rarement une liaison entre ses oeuvres et leur rémunération en espèces. D'un côté, il écrit, il chante, il soupire; d'un autre côté, on lui donne de l'argent. Voilà deux faits sans relationapparente; le mieux qu'il puisse faire c'est de se dire qu'on le pensionne pour qu'il soupire. Aussi se tient-il plu-tôt pour un étudiant titulaire d'une bourse que comme un travailleur qui reçoit le prix de ses peines. Les théoriciens de l'Art pour l'Art et du Réalisme sont venus l'ancrer dans cette opinion. A-t-on remarqué qu'ils ont le même but et la même origine? L'auteur qui suit l'enseignementdes premiers a pour souci principal de faire des ouvrages qui ne servent à rien : s'ils sont bien gratuits, bien privés de racines, ils ne sont pas loin de lui paraître beaux. Ainsi se met-il en marge de la société ; ou plutôt il ne consent à y figurer qu'au titre de pur consommateur : pré- cisément comme le boursier. Le Réaliste, lui aussi, consomme volontiers. Quant à produire, c'est une autreaffaire on lui a dit que la science n'avait pas le souci de l'utile et il vise à l'impartialité inféconde du savant. Nous a-t-on assez dit qu'il " se penchait "sur les milieux qu'il voulait décrire. Il se penchait ! Ou était-il donc ? En l'air ? La vérité, c'est que, incertain sur sa position sociale, trop timoré pour se dresser contre la bourgeoisie qui le paye, trop lucide pour l'accepter sansréserves, il a choisi de juger son siècle et s'est persuadé par ce moyen qu'il lui demeurait extérieur, comme 1'expérimentateur est extérieur au système expérimental. Ainsi le désintéressement de la science pure rejoint la gratuité de l'Art pour l'Art. Ce n'est pas par hasard que Flaubert est à la fois pur styliste, amant pur de la forme et père du naturalisme; ce n'est pas par hasard que lesGoncourt se piquent à la fois de savoir observer et d'avoir l'écriture artiste.
Cet héritage d'irresponsabilité a mis le trouble dans beaucoup d'esprits. Ils souffrent l'une mauvaise conscience littéraire et ne savent pas très bien s'il est admirable d'écrire ou grotesque. Autrefois, le poète se prenait pour un prophète, c'était honorable ; par la suite, il devint paria et maudit, ça pouvait encorealler. Mais aujourd'hui, il est tombé au rang des spécialistes et ce n'est pas sans un certain malaise qu'il mentionne, sur les registres d'hôtel, le métier d' " homme de lettres ", à la suite de son nom. Homme de lettres en elle-même, cette association de mots a de quoi dégoûter d'écrire; on songe à un Ariel, à une Vestale, à un enfant terrible, et aussi à un inoffen-sif maniaque apparenté auxhaltérophiles ou aux numismates. Tout cela est assez ridicule. L'homme de lettres écrit quand on se bat; un jour, il en est fier, il se sent clerc et gardien des valeurs idéales; le lendemain il eu a honte, il trouve que la littérature ressemble fort à une manière d'affectation spéciale. Auprès des bourgeois qui le lisent, il a conscience de sa dignité; mais en face des ouvriers, qui ne le lisent pas,il souffre d'un complexe d'infériorité, comme on l'a vu en 1936, à la Maison de la Culture. C'est certainement ce complexe qui est à l'origine de ce que Paulhan nomme terrorisme, c'est lui qui con-duisit les surréalistes à mépriser la littérature dont ils vivaient. Après l'autre guerre, il fut l'occasion d'un lyrisme particulier; les meilleurs écrivains, les plus purs, confessaient publiquement cequi pouvait les humilier le plus et se montraient satisfaits lorsqu'ils avaient attiré sur eux la réprobation bourgeoise : ils avaient produit un écrit qui, par ses conséquences, ressemblait un peu à un acte. Ces tentatives isolées ne purent empêcher les mots de se déprécier chaque jour davantage. Il y eut une crise de la rhétorique, puis une crise du langage. A la veille de cette guerre, la...
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