Am Lie Nothomb Sans Nom

Pages: 28 (12262 mots) Publié le: 10 mai 2015
AMÉLIE NOTHOMB

SANS NOM

ELLE

©Amélie Nothomb & HFA, 2001.

IL EST UN LIEUde cette planète qui est aussi mal connu que le Sud : c’est le Nord. Les
propos que l’on rapporte au sujet du Midi sont aberrants ; ce que l’on dit du septentrion l’est tout autant.
C’est logique : on ne peut discréditer l’un sans déshonorer l’autre.
Je tiens à rendre justice à ces deux pôles de notre géographie et denos métaphysiques. Un jour, je
raconterai les hauts faits du Grand Sud que j’aime tant. Si je décide de commencer par une légende du
Nord, c’est pour cette seule raison que j’ai froid depuis trois nuits : mon esprit s’est enfoncé au nord de
lui-même. Ma plume s’en accommodera.
Il est un lieu de cette planète qui m’est aussi précieux que le Sud : c’est le Nord. Plutôt que de
disserter sur lessplendeurs boréales, je me propose de les évoquer par un récit dont je suis l’unique
dépositaire, sans savoir pourquoi ce privilège m’est échu.
Je sais encore moins pourquoi cette histoire me vient à la première personne du singulier. Ne me
demandez pas qui se cache derrière ce « je » innombrable : je n’en ai aucune idée. On savait déjà que je
était un autre. Je découvre que je est une multituded’autres qui se servent de ma plume pour raconter. Je
cède la parole au je du septentrion.
C’était en Finlande, quelque part entre Faaaa et Aaaaa.
J’étais parti trois jours auparavant, à la recherche de la dame de mes pensées, car dans le Nord, si
l’on part en voyage, c’est que l’on cherche la dame de ses pensées. (C’est l’un des points communs les
plus étranges entre le Nord et le Sud.)
Cédant à uneimpulsion sottement romantique, je n’étais pas parti au volant de ma traction avant
Finlandia ZX, mais d’un traîneau tiré par des chiens exotiques.
Le premier jour m’avait semblé d’une beauté insoutenable. C’était au cœur de l’hiver. Mon attelage
était parti dans la neige vers sept heures du matin ; il faisait nuit noire. Le jour s’était levé à onze heures
du matin.
Le temps de prendre conscience dela lumière, le soleil s’était déjà recouché : il était deux heures de
l’après-midi. Ce jour éphémère m’avait laissé une impression déchirante de poésie. Et mes chiens
galopaient au travers des forêts enneigées, et j’étais émerveillé par ces splendeurs désertes.
Vers sept heures du soir, je décidai de bivouaquer. Je préparai un feu : la nuit promettait d’être
sublime. Je m’aperçus alors que jecrevais de faim.
Bien évidemment, je n’avais rien emporté à manger : j’étais beaucoup trop amoureux pour cela. Et
puis, d’ordinaire, j’aime la faim, ce riche creux de l’être tout entier qui laisse entrevoir des possibilités
de jouissance inconnues des ventres pleins.
Ce soir-là, je découvris la souffrance du corps affamé, aggravée par le froid et la solitude. Cette
sensation de misère physique étaitdétestable. Comme je n’avais rien emporté non plus pour nourrir les
chiens, je les voyais me regarder avec appétit, l’air de penser que cet humain pourrait constituer un repas
très correct. Du coup, je me rappelai la devise de la jungle : « Manger ou être mangé ».
Certes, nous n’étions pas dans la jungle, mais il arrive que les adages du Sud conviennent aussi au
Nord. Je songeai que les Chinoismangeaient les chiens : en regardant le plus gros de la meute, je calculai
un gigot pour moi et le reste pour les autres bêtes. Cela réglerait deux problèmes : je n’aurais plus faim et

les chiens survivants cesseraient d’avoir pour moi ces tendres regards qu’inspire la viande.
Ainsi fut fait. La meute ne s’embarrassa d’aucune sensiblerie pour dévorer cet ancien collègue. Pour
ma part, je mangeai legigot rôti avec un certain dégoût : cela avait vraiment un goût de chien. Un tel
propos est absurde quand on n’a jamais mangé de chair canine et pourtant je retrouvai dans cette viande
la saveur que n’auraient pas manqué d’avoir les teckels et autres labradors de ma vie, si j’avais eu l’idée
saugrenue d’en manger une patte. Au moins ce barbecue calma-t-il ma faim.
Le lendemain, même scénario....
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