Cent mille milliards de poèmes

par

La littérature expérimentale, ou « partir en éclaireur »

A/ Leprincipe du recueil

 

         Lalogique qui préside à la rédaction de ce recueil de poésie est simple : écriredix sonnets dont chaque vers pourrait être remplacé par un autre, placé au mêmeendroit dans un des neuf autres sonnets. Le lecteur se voit donc offrir lapossibilité d’interchanger tous les vers des dix sonnets que propose Queneau, àcondition que chacun reste à la place qu’on lui a assignée.

         Maiscette logique est doublée d’une autre logique – voire d’une contrainte – qui donneun cadre à l’écriture de Raymond Queneau : il livre dans le « MODED’EMPLOI » qui précède les poèmes les trois règles d’or qui devaientpermettre une telle malléabilité de la forme :

1. Les rimes ne devaient être ni trop simplesni trop compliquées, pour garantir à la fois la cohérence des thèmes etl’esthétique finale.

2. Chaque sonnet (original) doit êtrecompréhensible et former un tout cohérent, pour que la prouesse littéraire soitimpressionnante.

3. La structure grammaticale de la langue devaitêtre respectée même dans les changements qu’infligera le lecteur aux sonnets.

 

Quatrepremiers vers du poème I :

« Quand l’un avecque l’autre aussitôt sympathise

Pour dufin fond du nez exciter les arceaux

Sur l’antique bahut il choisit sa cerise

On espèretoujours être de vrais normaux. »

 

Quatre premiers vers du poème II :

« C’étaità cinq o’clock que sortait la marquise

Depuis que Lord Elgin négligea ses naseaux

Une togeil portait qui n’était pas de mise

Et tout vient signifier la fin des haricots. »

 

Mélange des vers des deux poèmes :

« Quandl’un avec que l’autre aussitôt sympathise

Depuisque Lord Elgin négligea ses naseaux

Surl’antique bahut il choisit sa cerise

Et toutvient signifier la fin des haricots. »

 

B/L’OuLiPo et le rôle qu’y joue Queneau

 

         Lapostface sur la littérature expérimentale est rédigée par François Le Lionnais,un des fondateurs de l’OuLiPo avec Queneau : le recueil s’inscrit en effet trèsexactement dans ce désir d’esthétique fondée sur la contrainte. L’Ouvroir deLittérature Potentielle se donnait en effet pour objectif d’explorer toutes lestechniques littéraires possibles, pour renouveler les outils à disposition del’écrivain. Ainsi, l’inspiration est remplacée par la règle, la norme, lacontrainte, qui vont donner les œuvres les plus étonnantes : Perec a ainsiremis au goût du jour l’exercice du lipogramme dans La Disparition, et Queneau s’exerce ici à une mécaniquesubstitutive, qui avait déjà été explorée, au niveau du mot, par l’AllemandHarsdorffer dont plusieurs mots des vers pouvaient s’intervertir àvolonté.

 

C/L’humour de la démarche

 

         Lerecueil Cent mille milliards de poèmesfait exploser l’idéal du poète inspiré : à l’inspiration divine se substitue unjeu formel, et l’humour traverse à la fois le texte et le paratexte, finissantde déconstruire le sérieux de l’entreprise poétique. Ainsi, Queneau se livre àun calcul précis pour déterminer combien de temps il faudrait pour lire sonlivre en long et en travers – soient 190 258 751 années – et les sonnets mêmessont traversés de jeux de mots, de coupes lyriques outrées(“exeuquises” pour “exquise”, le rajout du “e”mettant en avant la torsion des mots et de la syntaxe pour exprimer une idée enun certain nombre de syllabes), etc.

 

« Lepoète inspiré n’est point un polyglotte

Comme àChandernagor le manant sent la crotte

L’autocarécrabouille un peu l’esprit latin

Nefallait pas si loin agiter les breloques. »

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur La littérature expérimentale, ou « partir en éclaireur » >