Cent mille milliards de poèmes

par

La virtuosité poétique

A/ Laforme contraignante du sonnet

 

         Queneaupart donc de la contrainte “échangiste” pour écrire son recueil. Maisil fait plus encore : il utilise la forme traditionnelle du sonnet, utilisée etnormée depuis le XVIème siècle en France, pour combiner à la premièrecontrainte une autre, métrique. Ainsi, il doit fondre ses dix poèmes en deuxquatrains et deux tercets, chacun composé de rimes différentes, les quatrainsétant faits de deux rimes embrassées et les tercets de deux rimes plates etd’une même rime sur le dernier vers. À cette première règle s’ajoute celle dufond, qui veut que le dernier vers soit un envoi regroupant le sens et lepropos de tout le sonnet.

 

« Ona bu du pinard à toutes les époques

LesIndes ont assez sans ça de pendeloques

Sil’Europe le veut l’Europe ou son destin. » (« Poème III »)

 

B/ Lesabîmes vertigineux du recueil

 

         Ainsi,Queneau réussit ici le tour de force de produire une œuvre presque infinie, quejamais un lecteur ne pourra lire en entier : ce recueil se distingue donc desautres à la fois par sa concision – seulement dix poèmes sont présents dans lelivre – et par le déploiement infini des possibles qu’il renferme. Œuvre de lavirtualité, Cent mille milliards depoèmes est aussi une œuvre de la virtuosité : Queneau permet une créationinfinie à partir de ses propres mots, qu’il agence de manière à ce que toutesles combinaisons soient possibles. Le fond et la forme sont donc alliés pourpermettre des contorsions infinies, produisant des poèmes drôles et insensés.

« Quandl’un avecque l’autre sympathise

Queconvoitait c’est sûr une horde d’escrocs

Il sepenche et alors à sa grande surprise

Ellesoufflait bien fort par-dessus les coteaux. »

 

C/ Lafolie verbale

 

         Pourque de telles combinaisons soient possibles, Queneau renonce à un langage quifait sens, à une poésie qui se centre sur un propos : les poèmes produits parla fantaisie du lecteur ne veulent riendire. Et pourtant, ils veulent toutdire. Le langage devient indépendant du sens, et le recueil regorge desonnets insensés – au sens propre – qui évoquent des images absurdes etcomiques, sans volonté de faire sens. La poésie se recentre alors sur lesimages et les mots, sur leur pouvoir évocateur : Queneau croque ici avecgourmandise dans la générosité infinie d’un langage qui, si l’on ne lerestreint pas à un propos, peut tout et rien dire.

 

« Lemarbre pour l’acide est une friandise

D’aucunspar-dessus tout prisent les escargots

Surl’antique bahut il choisit sa cerise

Il netrouve aussi sec qu’un sac de vieux fayots. »

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur La virtuosité poétique >