Cent mille milliards de poèmes

par

Provocation ou coup de génie ?

« MODED’EMPLOI

C’estplus inspiré par le livre pour enfants intitulé Têtes folles que par les jeux surréalistes du genre “cadavre exquis” quej’ai conçu – et réalisé – ce petit ouvrage qui permet à tout un chacun decomposer à volonté cent mille milliard de sonnets, tous réguliers bienentendu. »

 

A/ Laposition du lecteur

 

         Queneauplace donc le lecteur au centre de la création poétique : il brise l’image dupoète tout puissant et adulé, homme distingué des autres par ses couronnes delaurier. Il instaure un « socialisme » poétique, un monde où chacunpeut être poète ! Comme il le note à la fin de son mode d’emploi, la poésie estproduite par tous, et il prend à la lettre une telle affirmation. Il faitdescendre le lyrisme et ses attributs dans le monde mécanique et commercial del’Occident d’après-guerre, qui vend des « poèmes en kit », des poèmes« prêts à porter » ou encore des recueils « do ityourself ». Le titre même de « mode d’emploi », mis à la placede la traditionnelle « préface », connote l’idée d’une poésie commemarchandise.

 

« C’estsomme toute une sorte de machine à fabriquer des poèmes, mais en nombrelimité ; il est vrai que ce nombre, quoique limité, fournit de la lecturepour près de deux cent millions d’années (en lisant vingt-quatre heures survingt-quatre). » (« Moded’emploi »)

 

B/Contre une littérature d’élite et d’inspiration

 

         C’estdonc vers une démocratisation de la poésie que Queneau tend ici. Il utilise desoutils provocateurs pour illustrer une idée qui lui est chère : l’arrivée du peupleen littérature. Son idéal langagier – à savoir un français écrit qui ne soitplus étranger au français oral des rues, mais qui épouse la syntaxe, laprononciation et le lexique oral – est à l’image de recueil à l’attention dulecteur, qui en fera ce que sa fantaisie voudra. Queneau provoque donc, enoffrant un recueil aussi court, un monde littéraire qui place l’auteurau-dessus de tout : il s’efface de l’acte créateur en redonnant au lecteur uneplace de choix. Et pourtant, la démarche même – ainsi que la réussite d’un teldispositif – laisse songeur, et flatte la réputation de Queneau. On ne peuts’empêcher d’admirer un tel tour de force. Rappelons-nous ces mots : « ce petit ouvrage permet à tout unchacun de composer à volonté cent mille milliard de sonnets, tous réguliers,bien entendu. »

         Queneauallie donc, dans ce court recueil, la virtuosité littéraire et l’irrévérence del’OuLiPo : il met au service de la provocation et de l’expérimentation unemaîtrise parfaite de la langue, et instaure un nouveau rapport entre l’auteur,le lecteur et la création poétique.

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