Eléments de philosophie

par

De la perception à la connaissance

À l’image de nombreux autres penseurs, Alain s’est beaucoup penché sur la question de la connaissance, en partant des moyens de son acquisition par l’esprit humain : la perception par les sens. La connaissance est la représentation dans l’esprit des objets réels, et en tant que telle, elle est distincte de l’objet auquel elle se rapporte. Pour Alain, la connaissance est donc la transposition de l’objet après son passage par le faisceau des mécanismes de la perception. Mais en tant que jugement de l’esprit, la connaissance peut être inexacte, sujette à l’erreur ou à l’illusion. Deux éléments que l’auteur aborde longuement dans ses écrits.

« C’est faire un grand pas dans la connaissance philosophique que d’apercevoir dans presque toutes [les illusions], et de deviner dans les autres, une opération d’entendement et enfin un jugement qui prend pour nous forme d’objet. »

Il est important pour cerner la connaissance de comprendre l’erreur et l’illusion qui peuvent éloigner le jugement de la réalité des faits. L’erreur est un manquement dans le jugement de la réalité, qui se produit lorsque les sens fournissent à l’esprit des données exactes dont le jugement n’est faussé que par l’action de l’esprit lui-même. Dans de telles circonstances, nous jugeons les objets de façon inadéquate. Il en ressort que le jugement peut être redressé, lorsque l’erreur est reconnue. Ce phénomène de jugement erroné constitue ce que Descartes a nommé la « précipitation ». L’erreur étant, par sa nature, un effet du jugement, elle n’est pas une entrave insurmontable à l’obtention de la connaissance. Il suffit que le jugement des faits opéré par l’esprit soit corrigé pour admettre la réalité telle qu’elle existe.

L’illusion quant à elle intervient autrement dans le processus de l’acquisition de la connaissance. Alors que l’erreur intervient après la transmission à l’esprit des données perçues, l’illusion est une équivoque qui prend naissance au moment même de la perception. Ici, il est question de l’illusion d’optique, acoustique, ou de toute autre espèce, qui pousse les sens à percevoir les objets autrement que tels qu’ils existent réellement. L’exemple de la pesée d’objets de masses identiques mais de volumes différents est mis en avant par Alain pour illustrer le phénomène. L’illusion est donc une déformation de la perception par les sens, qui persiste même après avoir été dénoncée. Elle apparaît donc comme un obstacle de taille à l’acquisition de la connaissance.

Plutôt que de suivre la piste selon laquelle l’illusion est une faiblesse des sens qui affecte le jugement, Alain part du principe que l’illusion est le fait d’un « jugement implicite ». Plutôt que de condamner les sens, Alain condamne les esprits ; de sorte qu’en toutes circonstances, l’esprit et l’esprit seul reste le seul véritable obstacle à l’obtention de la connaissance.

Toutefois, l’acquisition de la connaissance ne se limite pas à l’observation que la perception permet. La connaissance d’une chose, quelle qu’elle soit, se doit, pour être harmonieusement cernée, d’être accompagnée de l’idée qui en est l’armature. Alain établit donc un lien étroit entre connaissance, idée et expérience. Pour bien connaître une chose, il faut parfois qu’elle soit accompagnée de signes humains pour permettre à l’esprit de la cerner. Et, la connaissance exacte peut être identifiée ou encombrée par les signes humains qui l’accompagnent. De ces signes humains l’esprit n’est jamais entièrement affranchi, et ils soumettent l’observation et le jugement à la pérennité des idées humaines.

« Nous allons donc aux choses armés de signes ; et les vieilles incantations magiques gardent un naïf souvenir de ce mouvement ; car il est profondément vrai que nous devons vaincre les apparences par le signe humain. Ce n’est donc pas peu de chose, je dis pour l’expérience, de connaître les bons signes. Devant le feu follet, l’un dit âme des morts, et l’autre dit hydrogène sulfuré. À souvenir d’un rêve, l’un dit message des dieux, et l’autre dit perception incomplète d’après les mouvements du corps humain. Quant à l’homme de la nature, qui va tout seul à la chose, et sans connaître aucun signe, sans en essayer aucun, c’est un être fantastique, qui n’est jamais né. »

Alain démontre longuement que nul homme n’est capable d’observer la moindre chose sans y rattacher une idée ou une émotion. Il s’agit d’un fait qui découle de l’éducation dont nous bénéficions depuis le plus jeune âge. L’enfant apprend des autres les directions, le sens des mots et des lettres, avant d’en comprendre le contenu. L’on hérite donc d’idées générales et universelles qui, erronées ou justes, se perpétuent de génération en génération. Il appartient donc aux hommes de redresser ces idées lorsqu’elles sont inexactes pour déceler la véritable connaissance. C’est d’un ensemble de principes, de lois, de mécanismes du jugement dont l’esprit est systématiquement encombré ou appuyé.

Selon Alain, l’acquisition de la connaissance est un véritable exercice de l’esprit. D’autant plus que la détermination de la connaissance, et la vérification des idées passent souvent par le biais du discours. Le discours est un attribut exclusif de l’esprit et le témoignage absolu de l’existence de ce dernier. À l’image de Descartes qui déclare « Je pense donc je suis » et qui fait du discours un outil au service de la compréhension de l’esprit, Alain lui attribue des vertus uniques.

« Or il y a un autre aspect de Dieu, et c’est à présent qu’il faut le dire. L’esprit apparaît dans le discours, soit que le mathématicien développe sa subtile preuve, soit que l’avocat réfute promptement le raisonnement de l’adversaire, soit que le théologien, s’attaquant lui-même à lui-même, secoue cette clarté des arguments qui lui paraît suspecte ; soit que le philosophe pyrrhonien s’élance dans cette clarté de l’esprit à lui-même et demeure avec, seulement, un contenant vide et pur. Tous les débats sur l’esprit se font dans l’univers du discours ; et cela se montre dans les immortels Dialogues de Platon ; où l’on voit bien que les hommes s’éloignent du Dieu-nature et prient, au contraire le Dieu-discours. C’est dans ce monde transparent, des thèses et antithèses, des contradictions, des réfutations, c’est là que l’esprit se connaît. »

L’application du discours dans divers domaines est donc le moyen de confronter les idées et les observations aux lois qui dictent le raisonnement. L’on ne peut d’ailleurs raisonner sans discourir. Ainsi, le langage, la rhétorique, la logique, les commentaires, les conversations, la démonstration en géométrie, en arithmétique ou en algèbre, sont les différentes voies par lesquelles l’esprit précise les notions et les observations pour parvenir à une vision claire de la connaissance véritable. 

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